SOMMAIRE | MIL, GAC, Mayo-37 : documents publics | 1972


Domingo 14 octubre 2007

Capital et travail

Apparaît parfois sous le titre "Analyse économique de l’Espagne".

Texte collectif de l’ET et de l’EE . Paru à Barcelone en avril 1972

CAPITAL ET TRAVAIL EN ESPAGNE

Capital et travail Situation économique espagnole Stratégie des classes en lutte

CAPITAL ET TRAVAIL

Le système capitaliste consiste, dans son essence, en la production pour la production et l’accumulation pour l’accumulation. C’est-à-dire, en la production de marchandises et de relations marchandes entre les hommes, non pour satisfaire les nécessités humaines réelles mais en fonction avant tout de l’accumulation et de la reproduction du capital. Tout le fonctionnement social est présidé par la domination du capital sur la société. La division de la société en classes consacre la séparation et l’affrontement radical entre ceux qui possèdent et contrôlent de fait les moyens de production et ceux qui possèdent uniquement leur force de travail. La relation marchande entre les hommes permet aux seigneurs du capital de s’approprier le fruit du travail humain par l’achat de la force de travail de la classe ouvrière en échange d’un salaire. Qu’est-ce donc le capital, d’où vient-il, et en quoi consiste sa valeur réelle ? Le capital n’est autre chose que du travail accumulé et n’a pas plus de valeur que celle du travail non payé que la bourgeoisie s’approprie. Cela est possible parce que la classe dominante – grâce à sa position sociale privilégiée et au contrôle de l’appareil productif – ne paye pas la valeur du travail mais uniquement le prix de la force de travail.

« La propriété c’est le vol ». Jamais la célèbre phrase n’est si bien employée, si l’on tient compte du fait que le travail est l’unique source créatrice de valeur et que toute autre source de valeur n’est jamais rien d’autre que du travail accumulé. La bourgeoisie s’approprie et dispose à sa guise de toute la « valeur du travail », c’est-à-dire de ce qui est produit pendant le temps de travail. En échange, elle paye le « prix de la force de travail », c’est-à-dire ce que coûte la formation et l’entretien du travailleur. La société bourgeoise ne se base pas sur l’égalité et la fraternité mais sur ce chantage impitoyable d’une classe sur une autre. En effet, pour pouvoir survivre, l’ouvrier n’a pas d’autre remède que de vendre sa force ou capacité de travail comme une marchandise comme une autre, qui plus est, en se résignant à son prix de coût et en cédant le produit de son travail aux mains du capital. Cette situation fait que, tant dans les pays occidentaux que dans les pays capitalistes d’Etat, le travailleur ne peut accéder qu’à un salaire de subsistance alors que la classe dominante s’approprie la valeur créée par le travail, le plus-travail ou travail non payé, sa plus-valeur ou plus-value. La division de la société en classes se reproduit par l’accumulation dans les mains de la classe dominante, et comme quelque chose d’étranger à la classe ouvrière, du capital – argent, appareil de production, force de travail – et de sa source, les profits ou bénéfices capitalistes. Ceux-ci n’existeraient pas s’il n’y avait pas de « plus-value », si n’était pas faite une différence fondamentale entre la valeur du travail et le prix de la force de travail, entre ce que le travail humain vaut et ce qu’il coûte au bourgeois. La racine du pouvoir de la bourgeoisie sur toute la société réside purement et simplement dans l’exploitation de l’homme par l’homme.

Le capitalisme est donc un système d’exploitation et d’inégalité entre les hommes, basé sur la production de marchandises et de relations marchandes entre eux. Mais la quête de la plus-value, du travail non payé, source de tout capital, implique des contradictions internes fondamentales et le transforme en un système perpétuellement déséquilibré. En premier lieu, l’appropriation de la plus-value par la classe capitaliste implique l’existence d’une classe qui lui fait face et qui est décidée à l’éliminer, à la dépasser, une classe qui n’a rien de plus à perdre que ses chaînes : la classe ouvrière, négation permanente de la bourgeoise. En second lieu, les taux de profits, engendrés par la plus-value, tendent à diminuer du fait du caractère même de la dynamique capitaliste qui exige, pour se perpétuer, une augmentation constante de la productivité et un accroissement permanent du capital. Cette course n’est soutenable que grâce à de nouvelles techniques qui modifient la proportion d’argent dépensé en hommes (capital variable) et d’argent dépensé en machines (capital constant), c’est-à-dire, par le biais de la diminution du taux de plus-value. En troisième lieu, cette course effrénée pour l’augmentation de la productivité qui évite la diminution du taux d’exploitation, ou de la plus-value, exige de nouveaux marchés, une augmentation continue de la demande à satisfaire. Etant donné l’incapacité du système à maintenir ce rythme, profusément expansionniste, le capitalisme se voit contraint périodiquement à des « crises de surproduction », chaque fois plus graves pour la survivance du système. Les crises sont le revers de la médaille d’un système centré obsessionnellement sur la production pour la production et l’accumulation pour l’accumulation…

Ainsi donc, la dynamique capitaliste implique des phases cycliques d’expansion économique du système, alternant avec d’autres phases de crises dudit système. Dans les périodes d’expansion, le coût de la vie augmente de manière effrénée, et le pouvoir d’achat de la monnaie baisse : c’est l’inflation. Cela entraîne au final des hausses de salaires qui sont en réalité annulées par de nouvelles hausses des prix, ce qui implique à nouveau de nouvelles augmentations salariales. C’est une situation instable. Le système ne peut maintenir indéfiniment cette course absurde des prix et des salaires, cette constante perte de valeur de la monnaie. Cela alors que la crise a lieu. Le système comporte une série de mécanismes qui lui permettent de retarder le déclenchement de la crise économique, mais toujours au prix de l’accroissement de son ampleur. Ce que peut faire le capitalisme, c’est éliminer ces crises périodiques, cette accumulation de stocks qui ne trouvent pas de débouchés sur le marché, et ses conséquences, l’augmentation du chômage et la diminution de la plus-value. Sa dynamique entraîne le capitalisme vers sa généralisation et son internationalisation : le colonialisme, l’impérialisme et les guerres inter-impérialistes voient le jour pour répartir un monde qui se révèle vite trop petit par rapport aux exigences expansionnistes du capital. Les grands trusts capitalistes et les politiques technocratiques tant ambitieuses que discutables qui tentent en vain d’en finir avec les crises, gérant les profits du système, maniant tous les leviers et mécanisme de l’Etat, surgissent, Etat qui, de simple policier au service du système, se transforme en un instrument actif de politique économique. La relation capital-travail consacrée par l’économie bourgeoise laisse entrevoir peu à peu ses contradictions internes : un prolétariat nié en tant que classe et des crises inévitables qui contredisent sa dynamique. C’est une dynamique dénuée de sens et qui court à sa perte, l’expression de l’anarchie du capital et de son système jusqu’à ce que celui-ci meure définitivement. Tout cela annonce et prépare effectivement le remplacement définitif du capitalisme par le Communisme, grâce à l’intervention consciente de la classe ouvrière et la généralisation pratique de son activité dans la révolution mondiale.

SITUATION ECONOMIQUE ESPAGNOLE

L’économie espagnole se situe dans un moment d’inflation ou de crise ? Depuis la seconde moitié de 1970, nous sommes entrés dans une période manifeste de stagnation. L’indice du chômage a augmenté de 35,7 % entre 1970 et 1971, chiffre très élevé si l’on tient compte du fait que le taux d’emploi enregistré en 1970 était déjà assez faible. Le nombre d’ouvriers au chômage pourrait être d’environ 300 000 début 1972, si ce n’est pas le double étant donné que l’Europe ne peut actuellement absorber plus de main d’œuvre immigrée venant d’Espagne. Mais, en même temps, la hausse du coût de la vie a atteint des niveaux alarmants. En1971, il se calculait ainsi : - viande, 18 à 40 % - butane, 8 % - poisson, 15 à 40 % - ramassage des ordures, 20 % - légumes, 15 à 30 % - taxis, 23 % - charcuteries, 10 à 20 % - autobus, 25 % - lait, 30 % - métro, 33 % - eau, 11 % - téléphone, 50 % - électricité, 17 % - enseignement, plus de 50 %, etc. En définitive, des hausses importantes des prix dans le secteur de l’alimentation et des services, c’est-à-dire dans les secteurs basiques dont une bonne partie desquels sont sous le contrôle plus ou moins direct de l’Etat lui-même. Idem pour les prix des produits sidérurgiques, des dérivés du pétrole (essence…). Si l’on tient compte du fait que 50 % des dépenses totales des Espagnols sont consacrés au secteur de l’alimentation et que ces augmentations déjà intenables se sont ajoutées à de nouvelles hausses à l’été 1972, nous pouvons apprécier l’ampleur de la gravité de la situation économique en Espagne.

Les difficultés de l’économie espagnole arrivent dans un contexte international particulièrement difficile pour le système capitaliste. L’Impérialisme est en train de vivre, particulièrement depuis la seconde moitié de la décennie des années soixante, une situation tendue sur toute la planète, avec des crises d’expansion économique, l’augmentation du chômage, une grande instabilité sociale, et, finalement, la recrudescence de la lutte de classe, tant dans le dit « tiers-monde » que dans les pays riches de l’Est et de l’Ouest. Ce n’est pas une situation de reflux international de l’Impérialisme qui provoque l’actuelle stagnation de l’économie espagnole, même si elle contribue indéniablement à rendre difficile le dépassement de cette mauvaise passe. En quelques mots, la crise mondiale de l’Impérialisme, entamée au début du siècle voire un peu plus tôt, les guerres inter-impérialistes, le krach de la Bourse de New-York en 1929, les nouveaux procédés de la technocratie étatique et la grande reconstruction qui suivit la dernière guerre mondiale, n’ont fait que retarder son irruption et amplifier son envergure. L’état d’alerte que vit aujourd’hui l’économie espagnole n’est pas le fruit de circonstances uniquement extérieures. Il trouve ses racines dans l’histoire même du capitalisme espagnol. Sans qu’il ne soit besoin de recourir aux clichés habituels sur le retard de l’économie espagnole au siècle dernier, le pouvoir de l’Eglise et des propriétaires terriens en général ou la supposée incapacité de la classe dominante de réaliser la révolution bourgeoise en Espagne, une analyse concrète de l’histoire du capital et du travail au cours des trente et quelques dernières années peut révéler beaucoup plus sur le sens de la stagnation actuelle.

1939-1959

En 1939, l’économie espagnole était ruinée après trois longues années d’âpres affrontements entre la bourgeoisie et le prolétariat. La guerre occasionna la destruction d’une bonne partie de l’appareil productif du pays en même temps qu’elle procéda, par la mort ou l’exil, à l’élimination physique de toutes les organisations de la classe ouvrière et de ses meilleurs cadres. La bourgeoisie entreprend alors la reconstruction du pays et la normalisation de son appareil productif par le biais de l’implantation d’une dictature de classe de fer sur le prolétariat espagnol, ce qui lui permet de réaliser une accumulation de capital qui oblige la classe laborieuse, plus faible que jamais, à réduire au minimum sa capacité de consommation. C’est une époque de famine, de rationnement et de marché noir. Le blé et le pétrole manquent, ainsi que d’autres matières premières fondamentales. Les industries de Bilbao, qui étaient restées intactes, voient leur rentabilité réduite de 50 % par rapport à 1929, et le même phénomène s’observe dans les mines d’Asturies. Les usines textiles n’ont du coton que pour tourner deux jours par semaine. L’agriculture et l’élevage voient diminuer leur production très en dessous du seuil atteint en 1935. En somme, il a été calculé que le revenu national a été réduit à un niveau inférieur de celui de 1900. Tout cela s’ajoute aux désastres inhérents à la guerre, dont le coût économique est estimé à un million de millions de pesetas de 1953 : 183 villes dévastées, des centaines de localités anéanties ou détruites, plus d’un demi million de logements inhabitables, une bonne partie des trains inutilisables, comme 75 % des ponts, dettes de guerre, etc. La monnaie est dévaluée en 1940 et de nouveau en 1941 (en 1939, le cours monétaire se situait à 9,55 pesetas le dollar). L’Espagne se transforme en un immense camp de travaux forcés au service de l’accumulation du capital.

Cette même année 1939, la guerre mondiale impérialiste éclate (1939-1945). Le secteur de l’Impérialisme le plus lié au nouveau régime – l’Italie de Mussolini, l’Allemagne de Hitler – s’investit de plus en plus dans le déroulement de ladite guerre, qu’ils finiront par perdre. La bourgeoisie espagnole se trouve ainsi face à l’impossibilité d’obtenir du capital extérieur et doit compter uniquement sur les ressources intérieures pour mener à bien la reconstruction. C’est ce que l’on appelle « l’étape autarcique » du capitalisme espagnol. Dans un premier temps de cette étape, et avec comme contexte international la guerre mondiale inter-impérialiste et le blocus qui s’ensuit auquel est soumis le capitalisme espagnol de la part de l’Impérialisme vainqueur, le développement est très faible. Mais, dans la décennie des années cinquante, il va être mis définitivement fin au blocus économique et politique de l’Espagne du fait des nouvelles circonstances internationales. Les Etats-Unis sont les grands vainqueurs de la guerre impérialiste : cela leur permet d’établir leur propre aire d’influence (bloc occidental) et de déployer dans celle-ci tout une batterie de moyens, tant militaires (OTAN) qu’économiques (Plan Marshall). Bien que l’Espagne soit maintenue à l’écart de ce plan d’aide, elle se voit octroyer un crédit de 62 500 000 dollars en 1950. En échange, l’amiral Sherman se rend à Madrid le 18 juillet 1951 et négocie l’établissement de bases militaires yankees dans le pays. La collaboration entamée en 1936 entre la Standard Oil et l’armée de Franco pour la fourniture d’essence, et poursuivie avec la fusion Texaco-Campsa, atteindra son apogée avec le Pacte de Madrid de 1953 : la bourgeoisie espagnole s’allie ainsi résolument avec l’Impérialisme yankee.

Cependant, jusqu’à 1959, le système « d’économie fermée » se poursuit, la bourgeoisie espagnole ne pouvant acheter à l’extérieur ni biens d’équipement (machines, brevets industriels) ni matières premières (agricoles, industrielles, énergétiques), et, dans ces conditions, n’ayant pas beaucoup de possibilités d’exporter et donc d’envisager de produire des articles industriels réunissant la qualité suffisante pour faire concurrence au marché international. Cette situation a des répercussions sur le fonctionnement des structures sur lesquelles le capitalisme espagnol va s’appuyer, l’obligeant à renoncer à sa participation directe et intensive au capital international et à compenser un tel désavantage par une forte intervention de l’Etat : Capitalisation de nouvelles sources d’énergies (construction de barrages, qui rendirent possible aussi la création de nouvelles zones de culture), Protectionnisme du secteur sidérurgique (avec l’obligation pour l’industrie manufacturière de consommer des produits nationaux), Intervention de l’Etat dans l’agriculture par le biais d’organismes comme le Service National du Blé et ses mesures protectionnistes discutables…

Nous voyons quels sont les résultats pratiques d’un tel fonctionnement. L’industrie doit se baser sur des sources propres d’énergie : bassins houillers (dans les Asturies et en Léon, principalement), utilisation par tout le pays des barrages pour la production d’énergie électrique… L’industrie houillère a la spécificité d’être déficitaire, du fait de ses coûts élevés de production et de sa mauvaise qualité. Cela fait que l’industrie sidérurgique qui dépend d’elle (traditionnellement située à Sagunto et au Pays Basque) fournit à l’industrie de transformation un matériau déficient et à des prix excessifs. La chaîne se poursuit. L’industrie de transformation, traditionnellement située en Catalogne, mais avec de nouveaux foyers importants à Madrid et dans d’autres villes d’Espagne, se voit obligée d’acquérir l’acier selon les prix et qualités que la structure impose. Cet obstacle auquel doit faire face l’industrie métallurgique, axe autour duquel tourne tout le reste de l’industrie, vient s’ajouter à ceux induits par la pénurie de capitaux et de brevets déjà mentionnée. Le résultat est donc le faible développement et la mauvaise qualité de l’industrie manufacturière de l’époque en général. Du fait de la pauvreté de ce panorama industriel, une grande partie de la population se voit réduite à vivre de l’agriculture. Mais ce secteur rencontre lui aussi ses difficultés, même une fois passées les années noires du rationnement : Problèmes provoqués par l’aménagement de la propriété de la terre, qui va de la concentration aux mains de quelques-uns de grandes étendues de terre (latifundios de Castille, Andalousie, Extremadura…) à l’éparpillement excessif de la propriété (petites propriétés dans le Nord et le Nord-Ouest), Problèmes venant des méthodes et formes d’exploitation agricole, Problèmes engendrés par la politique ou par les institutions agricoles, comme c’est le cas de la protection indue de la culture du blé au détriment d’autres céréales et fourrages indispensables au développement de l’élevage, L’excès de main-d’œuvre qui provoque non seulement de graves situations de chômage, mais qui de plus retarde la mécanisation de l’agriculture, etc.

En conséquence, la structure de l’économie espagnole à cette époque, quelques-unes de ces caractéristiques subsisteront dans des périodes postérieures, est l’expression d’un capitalisme fermé au monde extérieur et, en définitive, d’un pays pauvre. La bourgeoisie ne peut soutenir cette situation que par l’application coercitive d’une politique de bas salaires et de forte répression de la classe ouvrière. Mais cette politique exploiteuse ne peut être appliquée sans risques, et la résistance ouvrière lance une série d’actions de revendications d’envergure : 1er mai 1947 : grande grève en Biscaye, mars 1951 : « grève des tramways » à Barcelone, avril : grand mouvement gréviste au Pays Basque, mai : « grève blanche » (boycott des transports et des spectacles) à Madrid et dans d’autres villes espagnoles… 1956-1957 : grève des tramways et tentative de « grève générale » à Barcelone, mars 1958 : les mineurs asturiens déclarent la grève générale… La lutte ouvrière se radicalise à mesure que la situation économique se détériore. Les actions se caractérisent par une spontanéité totale et un faible niveau d’organisation. Les appels solennels à des journées de lutte lancés par les groupes politiques (par exemple, ceux du P.C. en mai 1958 et en juin 1959) se font en marge de la lutte ouvrière et ne sont suivis que par du vide. Ainsi donc, le haut degré de violence de ces luttes spontanées est dû fondamentalement à l’incapacité absolue du capitalisme espagnol à accepter les revendications minimales de la classe ouvrière. En 1958, la Loi des Conventions Collectives est promulguée, son entrée en vigueur et sa généralisation intervenant avec le décret de 1962, pour essayer de canaliser un minimum de telles revendications. La bourgeoisie prend conscience que ce dont elle a réellement besoin ce n’est pas tant d’un Etat dur mais d’un capital que seul l’Impérialisme peut lui offrir : c’est ce qu’elle cherche, ceci étant la condition indispensable à sa survie, avec le Plan de Stabilisation de 1959.

1959-1972

Après avoir mené à bien les tâches de reconstruction économique du bloc occidental, l’Impérialisme yankee consolide les positions acquises : ainsi, en Europe, le Marché Commun est mis en place, et le mythe de la « société de consommation néocapitaliste » se généralise. En Espagne aussi, la bourgeoisie tente d’inaugurer un nouveau style : 1959 est l’année au cours de laquelle le capitalisme espagnol entre de plain-pied dans le concert impérialiste international grâce à la mise en marche d’un Plan de Stabilisation. La première tâche de la bourgeoisie espagnole pour ouvrir les portes de son économie au capital étranger consista en l’adaptation à son marché, du point de vue monétaire. Ainsi donc, les mesures protectionnistes de la peseta qui permettaient d’acheter un dollar pour seulement 42 pesetas sont abandonnées, et il vaut dès lors 60 pesetas, le prix conseillé par le marché des capitaux. Les effets immédiats du Plan de Stabilisation sont : Forte accumulation de capital financier, Restructuration de l’appareil productif du pays comprenant la fermeture des entreprises peu rentables au cours de cette étape (beaucoup d’expédients à la crise), Augmentation du chômage ouvrier, Perte considérable du pouvoir d’achat des salaires. Avec le Plan de Stabilisation, les bases d’un nouveau processus de croissance économique ont été jetées, et une fois de plus se fut au détriment des travailleurs. A partir des conditions créées, la bourgeoisie espagnole se lance résolument dans l’industrialisation du pays. Elle crée de nouveaux postes de travail (un million seulement en 1961) qui sont pourvus grâce à l’émigration de la population rurale vers les grands centres industriels.

Mais la logique du capital est la recherche du bénéfice immédiat. Pour cela, la bourgeoisie espagnole investit dans des secteurs productifs à court terme (spéculation immobilière, petites industries de transformation qui exigent de faibles investissements) et ne se préoccupe pas d’améliorer la situation médiocre des secteurs basiques, industries énergétiques, communications, etc., tâche indispensable pour pouvoir maintenir un développement rationnel de l’économie du pays. Concrètement, le champ des nouveaux investissements comprend les zones déjà industrialisées et quelques nouvelles (« pôles de développement ») : Industries de transformation de Catalogne et de Madrid : métallurgie, chimie (nouveau secteur de capital essentiellement étranger), textile (en Catalogne), etc., Bassins houillers des Asturies qui sont en crise permanente et dont les gisements sont en cours d’épuisement : ils sont à la charge du capital étatique qui réunit les petites exploitations par le biais de la constitution, à travers l’Institut National de l’Industrie (I.N.I.), d’une société anonyme dont la rentabilité est difficile, appelée HUNOSA, L’industrie sidérurgique continue en gardant ses vieux privilèges immobilistes dans les entreprises dépendantes du capital américain et qui se trouvent à Sagunto et au Pays Basque (Altos Hornos de Viscaya, liée au trust U.S. Steel), pendant qu’apparaît un nouveau foyer sidérurgique dans les Asturies dépendant du capital européen, avec la collaboration de l’I.N.I. et les avantages d’une technologie moderne (Uninsa-Ensidesa, liée à la maison allemande Krupp et à d’importantes banques anglaises), De nouvelles industries voient le jour, surtout de transformation, dans de nouvelles zones qui bénéficient de subventions étatiques (« les pôles de développement » créés par le Plan de Développement 1964-1967, surtout ceux de Séville, Pampelune, Valladolid…), L’industrie de la construction se développe extraordinairement dans tous ces centres industriels, parallèlement avec la création de nouveaux postes de travail, et absorbe une grande partie de la main-d’œuvre non qualifiée récemment arrivée des zones rurales.

La bourgeoisie espagnole ne fait pas grand cas des indications du Ier Plan de Développement 1964-1967 sur la possibilité d’industrialiser de nouvelles zones (les « pôles de développement »), préférant consacrer ses fonds à la modernisation des zones déjà industrialisées. Cela est très logique puisque les coûts d’exploitation sont moindres, du fait de la proximité des grandes industries, d’un marché pour ses produits, de l’existence d’infrastructures (réseau de communications, etc.). Seuls les coûts sociaux sont importants, coûts dus à l’exode rural massif, mais qui sont en bonne partie à la charge des travailleurs eux-mêmes, source fondamentale de financement du développement économique du pays. A son tour, le capital étranger arrive en abondance dans le pays et, avec lui, les grands monopoles internationaux : trusts européens comme la Régie Renault (dans Pasa-Renault), Krupp (dans Uninsa-Ensidesa), Fiat (dans Seat), Peñarroya, Nestlé, Hoescht, Pirelli, AEG-Telefunken, etc., se disputent les postes-clés de l’économie espagnole avec les grands trusts américains comme la Chrysler (à Barreiros), Esso (dans Amoniaco Español), Gulf (dans Petronor), U.S. Steel (dans Altos Hornos), General Electric (dans General Eléctrica Española), I.T.T. (dans Standard Electric), I.B.M., etc. Mais la bourgeoisie espagnole a encore besoin d’organismes ou d’institutions protectionnistes, hérités de la période antérieure, pour mieux protéger ses intérêts : tel est le cas de l’I.N.I. qui prend à sa charge les exploitations non rentables (cas de Hunosa), en même temps que les entreprises qui ont atteint un degré suffisant de rentabilité sont privatisées (cas de Uninsa-Ensidesa, entre autres).

Il existe donc des secteurs en retard à côté d’autres placés à l’avant-garde du projet du développement espagnol. Mais il s’agit d’une stratégie unique. Le réformisme prétend en vain identifier dans des secteurs sociaux précis les disputes entre clans, propres à toute politique bourgeoise, comme s’il existait au sein de la classe dominante des blocs inconciliables et antagoniques, susceptibles de renforcer avec leurs affrontements l’antagonisme fondamental entre bourgeoisie et prolétariat. De telles analyses justifieraient le remplacement du fondement révolutionnaire « classe contre classe » par une stratégie interclassiste. C’est le cliché répandu propre à une vision bourgeoise du fonctionnement de la société, comme si la domination de l’Etat sur la société était plus déterminante que celle de la bourgeoisie sur l’Etat. On parle « d’ultras », et « d’évolutionnistes », de « caste propriétaire-terrienne-militaire » et de « caste industrielle », d’industriels « monopolistes » et « non monopolistes », de la « bourgeoisie phalangiste » et de la « technocratie de l’Opus Dei », etc., etc. En réalité, même si des nuances apparaissent dans l’exercice public du pouvoir, les « faucons » et les « colombes » du régime non seulement ne s’excluent pas mais en plus se complètent et sont très bien installés dans le pouvoir. Et c’est plus encore : la politique de « main de fer » qui obsède les dits « ultras » n’est pas incompatible dans l’absolu avec la politique d’ouverture du pays à l’Impérialisme, bien que cette intégration majeure au grand capital international requière certains changements institutionnels, concessions formelles, etc. Tous sont le reflet d’une même stratégie et des mêmes intérêts de classe. De plus, les rivalités et tensions pour la suprématie politique et économique camouflent seulement le degré de contradictions secondaires, assimilables et même nécessaires pour la continuité même du système.

Cependant, les conditions objectives suffisantes existent pour que la classe ouvrière lutte grâce à ses seules forces contre l’exploitation dont elle est l’objet tout au long de cette nouvelle étape, et dès le premier moment : déjà en 1962-1963, précisément dans une période de grand essor économique de la bourgeoisie, la lutte ouvrière éclate avec une brutalité jamais atteinte jusque-là, avec pour foyer principal le bassin minier asturien. La lutte déterminée de la classe ouvrière se développera en s’élargissant amplement tout au long de cette décennie. Les tentatives de la classe dominante pour canaliser les exigences ouvrières ne vont pas réussir à ouvrir la brèche. Ainsi, quand en 1966 la bureaucratie phalangiste convoque à des élections syndicales recouvrant un certain caractère « démocratique », y attirant les secteurs réformistes du mouvement ouvrier, cette tentative d’intégration du prolétariat au processus de développement capitaliste échoue du fait de la crise ouverte dans laquelle va entrer le capitalisme espagnol : un bon nombre de délégués et de dirigeants exécutifs se verront vite poursuivis et démis de leurs fonctions… Une période de luttes s’ouvre, au cours de laquelle l’offensive de la classe ouvrière se verra conditionnée par deux caractéristiques fondamentales : la crise économique à laquelle se voit soumise la bourgeoisie et sa répression politique. Combattues par l’action répressive de la classe dominante – qui n’hésite pas à édicter des lois « contre le terrorisme et le banditisme », à mettre en place un tribunal d’ordre public, des « états d’exception », etc. –, les grandes et dures actions ouvrières n’aboutirent qu’à l’obtention de faibles conquêtes économiques au prix d’un déploiement d’héroïsme totalement disproportionné. Telles sont les leçons que l’on peut tirer des expériences les plus dures de lutte dans tout le pays : Laminación de Bandas à Frio de Echevarri (1966), Grenade, Erandio, Seat de Barcelone (1971), Empresa Nacional Bazán de el Ferrol (1972), etc.

Pourquoi le capitalisme espagnol et son relais au sein du mouvement ouvrier, le réformisme, sont-ils entrés en crise ? En réalité, le processus de développement de l’économie espagnole lancé par le Plan de Stabilisation aurait été interrompu à très court terme s’il n’avait pas coïncidé avec un moment d’essor du capitalisme européen et du capital américain investi en Europe. Les premières années qui suivirent la stabilisation, l’Impérialisme apporta des brevets, des machines neuves, des matières premières de meilleure qualité, etc., rendant possible une meilleure production (qui atteint son point maximum précisément en 1962), ainsi qu’un certain niveau de compétence par rapport à l’étranger. Mais la structure industrielle restait intacte… Pour cela, le processus de développement fut vite stoppé, et le travailleur espagnol dut aller massivement là où il y avait un capital industriel compétitif en fonctionnement et une forte demande de main-d’œuvre, c’est-à-dire en Allemagne, en Suisse… Les miettes qui restent sur la table du Marché Commun, qu’il s’agisse de devises envoyées par les travailleurs espagnols de l’étranger ou des travailleurs étrangers qui viennent dépenser l’argent de leurs vacances « sous le soleil d’Espagne », suffisent seulement à maintenir jusqu’à 1964 les apparences et à mettre en route un Plan de Développement que, comme cela a déjà été dit, personne n’appliquera. Déjà en 1965, les déficiences de type structurel de l’économie espagnole commencèrent à se noter : la bourgeoisie avait cru que les mesures de type purement monétaire étaient suffisantes pour assainir son économie et elle ne se rendit pas compte à temps que la Stabilisation pourrait seulement prétendre être le point de départ indispensable pour réformer tout l’appareil productif, tant agricole qu’industriel. Face au tour pris par les événements, la bourgeoisie restreint brutalement les crédits (mars 1966) et la crise s’aggrave, révélant toute son ampleur (1967).

Au cours de ces mêmes années, l’Impérialisme est en train d’entrer dans une étape particulièrement critique de stagnation économique dans laquelle la lutte de classes va atteindre des niveaux de généralisation et de dureté incomparables avec la période précédente. La crise permanente de l’Impérialisme, qui était déjà inscrite dans la logique même du développement du capital et qui était un fait palpable depuis que le système en avait fini avec la période historique correspondant à sa phase ascendante, avait été reportée à plusieurs reprises grâce aux nouveaux marchés et à la concentration de capital obtenus par le colonialisme, la technocratie et les guerres… Avec le déclanchement de la crise internationale impérialiste, la bourgeoisie espagnole peut difficilement trouver un appui extérieur pour résoudre sa propre crise, avec le contrecoup classique du chômage, expédients de crise, etc. Elle n’a pas d’autre issue que la dévaluation de la monnaie (1967) et le gel des salaires. Mais ces mesures sont insuffisantes : la crise se poursuit en 1968 et ralentit brièvement en 1969 pour réapparaître de nouveau à la moitié 1970 et se répandre tout au long de 1971 et 1972 jusqu’à nos jours. La dévaluation de la peseta en plus des mesures de tout ordre appliquées par l’Etat n’ont pas engendré une stabilité de la durée et de l’ampleur de celle de 1959. Les industries mises en marche à partir de la poussée initiale de 1959 ne sont déjà plus capables de concurrencer ne serait-ce que le marché intérieur, tant du fait de leur taille excessivement réduite ou de leur localisation isolée – cas des « pôles de développement » moins rentables – que du fait qu’elles sont dotées de machines qui sont devenues des antiquités au cours des dix dernières années. La durée exagérée de la crise économique espagnole contribue à augmenter sa profondeur.

Pour tout cela, la confiance de la bourgeoisie s’est détériorée face à l’impossibilité réelle d’un développement économique soutenu, et les capitalistes accumulent du capital sans se décider à l’investir : quelques 4 000 millions de dollars sont immobilisés à la Banque d’Espagne au début de l’année, chiffre supérieur à toutes les prévisions. C’est l’existence de ces ressources qui permet cependant à la bourgeoisie de commencer à établir – encore très timidement – de nouvelles stratégies économiques : Importants investissements dans les transports et les communications (autoroutes, ports…) et dans d’autres travaux importants d’infrastructure (par exemple, canal de dérivation Tage-Segura), Plus grande préoccupation pour les entreprises basiques (amélioration de la qualité de l’acier…), Création de nouvelles industries énergétiques (raffinerie de pétrole à Tarragona, centrales nucléaires, gaz naturel…), Face à la faible capitalisation et à la basse compétitivité des petites et moyennes industries (situation dans laquelle se trouvent beaucoup des nouvelles industries des « pôles de développement »), il n’y a pas d’autre perspective que la concentration des entreprises qui permette une modernisation à des coûts accessibles, Mécanisation progressive de l’agriculture, dont la rentabilité reste de toute façon subordonnée aux possibilités d’amélioration des méthodes d’exploitation et à la superficie des propriétés, Enfin, nécessité d’un « développement politique » dans l’ordre bourgeois, pour pouvoir encadrer et ainsi contrôler le mouvement de la classe ouvrière.

STRATEGIE DES CLASSES EN LUTTE

L’évolution suivie par les forces du capital a trois aspects fondamentaux : 1 – Internationalisation croissante du capital, qui finit par être définitivement intégré au grand capital international, 2 – Concentration autour du grand capital de toutes les couches de la bourgeoisie (secteurs en retard, classes moyennes…), 3 – A partir de la situation ainsi créée, mise en route d’une stratégie plus subtile d’exploitation de la classe ouvrière.

Internationalisation du capital

Le capital n’a pas de frontières. Cependant, la situation d’autarcie à laquelle s’est vu soumis pendant tant de temps le régime espagnol, ainsi que l’évident inaccomplissement des objectifs des dits Plans de Développement et du développement soutenu du système, ont fait que l’opposition déploie des stratégies de « révolution dans un seul pays ». D’une part, l’opposition la plus modérée et réformiste continue à prétendre, selon les vieux clichés de l’antifranquisme traditionnel, que la France, l’Angleterre, les Etats-Unis, etc., sont des régimes démocratiques et antifascistes opposés à la survivance du régime de Franco. D’autre part, des groupes d’opposition plus radicaux considèrent, face aux échecs des Plans de Développement, les dévaluations, la fréquence toujours plus grande des crises, etc., que l’Espagne est le « maillon faible » de la chaîne impérialiste et que les luttes de classes qui s’y produisent sont l’avant-garde de la révolution internationale. Il faut corriger ces clichés de la période d’autarcie en mettant en relief l’internationalisation croissante du capital. Le grand capital espagnol, largement intégré au capital anglais d’abord, allemand ensuite, et finalement américain, a accru significativement son internationalisation, particulièrement à partir du Plan de Développement de 1959, comme cela peut se vérifier facilement. Les perspectives sont de plus grandes avancées, dès lors que la stabilisation économique facilitera une meilleure intégration au Marché Commun même si la situation de crise rend le capitalisme espagnol plus vulnérable aux assauts des grands trusts internationaux.

Concentration bourgeoise

La concentration de la classe dominante dans toute la bourgeoisie autour du grand capital non seulement est un fait économique propre à la dynamique capitaliste, mais présente en plus des risques sociaux et politiques particulièrement importants :

Il est de moins en moins valable d’interpréter l’évolution du système en faisant référence à l’existence de divers secteurs de la bourgeoisie opposés ou indépendants uniquement parce que le degré de développement propre de la dynamique capitaliste serait inégalitaire ; on ne peut attribuer des rôles politiques antagoniques à des féodaux et des bourgeois, à des industriels et des propriétaires terriens, à des monopolistes et des non monopolistes, etc. Transformer les frictions et nuances entre l’Opus Dei et la Phalange, les technocrates et les bureaucrates, les curés et les militaires, etc., en des disputes insurmontables entre un bloc ultra ou suiviste et un bloc évolutionniste ou partisan de l’ouverture, est une ingénuité impardonnable du fait que toutes les couches de la bourgeoisie se concentrent toujours plus autour du grand capital. Par rapport aux classes moyennes, ce n’est pas non plus en son sein que la classe ouvrière peut trouver des alliés authentiques, comme le prétendent les politiciens de front populaire, en chœur avec les forces politiques de la bourgeoisie, ceux de « l’union des forces du travail et de la culture », du regroupement de toutes les classes « progressistes » ou les « anti-impérialistes » (petites et moyennes entreprises, secteurs « avancés » de l’Eglise, mouvements estudiantins, intellectuels professions libérales, groupes culturels, pacifistes, personnes ayant perdu leur conscience de classe…), et comme l’imagine le PC. En réalité, les classes moyennes ont été soumises à un double processus d’intégration et de prolétarisation : soit grimpant dans l’échelle sociale, soit en se prolétarisant. Face à la crise de leur niveau social, les classes moyennes ont réagi instinctivement contre la marche de l’histoire qui les a condamnées définitivement, adoptant des idéologies petites-bourgeoises, non-violentes, réformistes, d‘évasion, quand ce n’est pas ouvertement réactionnaires ou irrationnelles (religion, nationalisme, fascisme…). Beaucoup d’entre eux ont obtenu leur étiquette de « militant antifranquiste » grâce à leur réaction contre le système établi, sans que ne soit pris en compte le fait qu’il s’agissait de réactions ayant un caractère rétrograde qui, non seulement, impliquent des attitudes et des idéologies contraires au mouvement révolutionnaire réel, mais, en plus, qui sont souvent ouvertement fascisantes.

Exploitation ouvrière

La bourgeoisie n’a jamais hésité à modifier tous les mécanismes fascistes qui auraient pu gêner l’extension et l’efficacité de l’exploitation de la classe ouvrière qui consolide ses bases. Dans un premier temps, elle eut recours aux travaux forcés, au rationnement et à la faim, les imposant par le biais de la Phalange, des « syndicats », de la police et de l’armée. Ensuite, elle introduisit un certain nombre d’éléments en apparence « démocratiques » : règlements d’ordre interne, lois sur les conventions collectives, charges électives dans le système, et elle a même parfois négocié avec les leaders clandestins de la lutte ouvrière… Aujourd’hui, du fait de l’échec et de l’inefficacité des plans de développement, la classe dominante a besoin de changements plus importants et profonds pour réussir à maintenir malgré tout une exploitation plus subtile et rationnelle de la classe laborieuse : nécessité qu’elle puisse s’organiser de manière permanente et stable et qu’elle soit reconnue comme étant un « interlocuteur valable ». Etant donné que le développement et l’industrialisation du pays sont des objectifs moins faciles à atteindre que prévu initialement, étant donné que la crise internationale contribue à rendre difficile la réalisation des projets des bourgeois espagnols, ceux-ci vont se limiter à faire en sorte que leurs bénéfices se maintiennent et augmentent, grâce à un contrôle efficace du niveau des salaires en dessous des niveaux de productivité qu’il peuvent obtenir. L’industrialisation, les plans de développement, la dépendance plus ou moins grande au capital international, etc., ne sont pas des objectifs en eux-mêmes. Le véritable et unique objectif sont les bénéfices, la plus-value, le travail humain acheté en échange d’un salaire. Tout ce qui intéresse la bourgeoisie c’est de consolider l’institution du travail salarié par un contrôle constant et efficace sur son fonctionnement. Et si ce contrôle constant et efficace sur la productivité et le niveau des salaires peut être effectué plus efficacement par un « syndicat ouvrier » que par l’actuel système de C.N.S. – police –, technocratie planificatrice, nous ne doutons pas que cela se produira. Les avantages seraient : Avoir un interlocuteur valide pour faire face à toute éventualité, Un « syndicat ouvrier » fournit à tout moment le niveau de productivité et le prix exact de la force de travail sans qu’il ne soit nécessaire de faire des prévisions qui ensuite ne peuvent se réaliser, Leurs pactes font loi pour les travailleurs avec beaucoup plus de force que celle qui pourrait être obtenue pas des accords conclus avec la C.N.S., C’est le « syndicat ouvrier » lui-même qui se charge de briser une grève non concertée, avec beaucoup plus de subtilité et d’efficacité que l’intervention brutale de la police ou de la C.N.S. comme c’est le cas actuellement, L’existence de la liberté syndicale, du droit de réunion, du droit de grève, etc., dans le cadre du système établi, mythifie les ouvriers, les intègre à la dynamique dont le capital a besoin, et consacre en définitive l’institution du travail salarié.


Capital et Travail en Espagne