SOMMAIRE | Textes d’autres courants autonomes


dimanche 13 janvier 2008

La difficile relation avec le mouvement ouvrier autonome

La difficile relation avec le mouvement ouvrier autonome ====================================

Avec la constitution des CFC, l’ET aura la possibilité de prendre contact avec ce nouveau mouvement issu des CC.OO., lançant, comme nous l’avons signalé, des tentatives de rapprochement avec le groupe autour de Díaz. Pendant le printemps et l’été 1970, parallèlement aux discussions qui avaient lieu à l’intérieur des Plataformas et des CFC (où, peu de temps après la naissance de ces derniers, BR avait tenté de s’emparer de la direction et donc en fut exclue, non sans avoir amené derrière elle un secteur des groupes), l’ET et ce qui sera appelé par la suite par le MIL « Equipe Ouvrière » (EO) – c’est-à-dire, le groupe dirigeant de Nuestra Clase et des CFC – rapprochent leurs positions, même s’il est vrai que l’ET y a plus intérêt que l’inverse. En effet, pour les premiers, il était urgent de prendre contact avec le mouvement ouvrier et de rompre ainsi leur isolement, tandis que pour les seconds, qui repoussaient toute prétention de « dirigisme » de la part des personnes étrangères à la classe ouvrière, le contact avec des « intellectuels » était recherché uniquement dans un but d’éducation politique et, de ce fait, ils voulaient entrer en contact avec le plus grand nombre possible d’entre eux, toutes tendances confondues, et pas seulement avec le groupe minuscule que représentait l’ET. Le fruit de l’insistance de l’ET sera sa participation à la confection du Dictionnaire du militant ouvrier, un travail composé d’articles – courts et synthétiques –, élaboré essentiellement par Díaz et d’autres membres des Plataformas (entre autres Marcelo López), mais avec l’apport aussi « d’intellectuels », particulièrement de Santi Soler1. Le résultat final est une brochure rassemblant 280 articles, auxquels il faut en ajouter 32 autres qui décrivent les organisations politiques, traitées dans une partie intitulée « sigles » ; son impression se fit à Toulouse, au mois d’août, par Oriol Solé, sous le nom d’auteur de « Equipe Extérieure de Nuestra Clase ». Les principales caractéristiques du Dictionnaire sont sa forte influence marxiste et, au-delà de cette inscription politique, un positionnement anti-orthodoxe qui dérive souvent en éclectisme, conséquence tant de la diversité des auteurs qui intervinrent dans son élaboration, que du manque de cohérence théorique de certains d’entre eux, ce qui donne comme résultat un ouvrage dans lequel se trouvent des définitions qui renferment des points de vues contradictoires. Des articles comme « Marxisme », « Matérialisme dialectique », « Matérialisme historique », ou « Méthode », montrent que nous avons affaire à des auteurs qui acceptent les paramètres fixés par la tradition marxiste (dans « Méthode », par exemple, il est écrit que « La méthode scientifique pour connaître quelque chose se base sur l’application et la connaissance des lois plus générales du développement de la nature, de la société et de la pensée. Cette méthode est la méthode dialectique »), ce qui ne signifie pas que l’ouvrage ne valorise pas aussi positivement la tradition libertaire (par exemple, dans « Objectifs », il est affirmé que « l’un des objectifs finaux de la classe ouvrière, en tant que classe, est la construction du socialisme et du communisme libertaire »), mais pas ses organisations (la CNT et la FAI, qui, comme la majorité des organisations marxistes analysées, font partie des « groupuscules »), ni certaines options anarchistes comme l’anarcho-syndicalisme, lequel, dans « Syndicalisme », est caractérisé comme étant l’un des « deux versants quelque peu négatifs du syndicalisme », avec le « trade-unionisme » ou « l’économisme ». La définition de « Tendance » est probablement l’une des plus importantes du dictionnaire, non seulement pour ce qui est de la défense du droit à la différence d’opinion et du droit à s’organiser pour la lutte par sa propre conception politique (contre les volontés « d’unité » qui tant de fois ont conduit à des tentatives d’uniformisation de la classe), que pour le résumé du processus vécu dans les Comisiones Obreras qui est exposé, offrant une synthèse des positions défendues par ¿Qué Hacer ? et Nuestra Clase : « C’est une manière de voir et de faire les choses. Au sein du mouvement ouvrier, il y a et il doit y avoir diverses tendances qui doivent pouvoir exister et s’exprimer librement en tant que telles. Si, au lieu de la coexistence des tendances, ce qui est recherché sous le slogan d’unité est l’uniformité d’opinions, ce qui arrive est que, à l’intérieur du mouvement ouvrier, surgit une lutte pour le pouvoir qui divise le mouvement ouvrier et enseigne à utiliser le manœuvrisme comme une grande qualité de militance ; toute la lutte ouvrière se concentre sur la prise du pouvoir du mouvement ouvrier, et la lutte réelle finit dans la merde. Si, au bout d’une longue période de luttes internes une tendance parvient à dominer les appareils de direction, ce qui arrive est que les autres s’en vont ou s’allient pour faire éclater le programme de celle qui a gagné, pendant que celle-ci attaque, avec tout le pouvoir entre ses mains, les vaincus, au lieu de développer son programme. C’est quelque chose comme ça qui s’est produit jusqu’à aujourd’hui dans les Comisiones Obreras, où toutes les forces qui les ont impulsées ne cherchaient qu’à installer une plate-forme syndicale de leur groupe. Quel genre de démocratie peuvent préconiser ces groupes, si ce n’est celle de leur propre groupe, sans autre tendance ? »

Cette prise de position en faveur de la démocratie au sein du mouvement ouvrier est récurrente dans toute la brochure ; c’est pourquoi il est étonnant de tomber sur ce sujet dans un autre article : dans « Unité », ce qui était dit dans « Tendance » est contredit puisqu’il est écrit « à cause de la pluralité des idéologies et des tendances existantes dans le mouvement ouvrier, il est difficile d’établir une programme minimum qui permettrait aux groupes et tendances les plus importants de s’unir pour combattre un ennemi commun », et encore que « la pluralité et l’affrontement des travailleurs est fomentée par la bourgeoisie, qui emploie tous les moyens à sa disposition pour empêcher l’unité de classe » (souligné par nous). Les contradictions les plus patentes du dictionnaire se situent, cependant, du côté des options politiques, particulièrement quand les phénomènes révolutionnaires dirigés par les partis communistes staliniens sont traités, où elles atteignent leur apogée dans l’article « Révolution culturelle », où est faite une apologie du stalinisme chinois : « La Grande Révolution Culturelle Prolétarienne Chinoise a eu comme principaux promoteurs les jeunes Gardes Rouges qui ont toujours été élevés dans le socialisme et qui sont les seuls capables de forcer ce processus de savoir vivre en accord avec la réalité et donc les plus aptes à impulser le développement du socialisme dans le monde entier, spécialement en Chine »2. Une plus grande cohérence se trouve dans d’autres articles, certains de ceux qui avaient été élaborés par Santi Soler ; ceux-ci apportent non seulement une grande richesse de concepts mais aussi offrent des éléments de réflexion critiques avec les modèles traditionnels du mouvement ouvrier, amorçant la diffusion de conceptions politiques pratiquement inconnues à ce moment-là à Barcelone et en Espagne. Le caractère « anti-orthodoxe » de la brochure se ressent dans des articles comme « Autonomie », « Conseillisme », « Léninisme », « Luxemburguisme », « Parti », « Situactionnisme » sic, « Socialisme », « Trotskisme » ou « Avant-garde ». De tous ceux-là, celui qui exprime le mieux quelle était la conception politique de Santi Soler dans sa lutte contre les conceptions dominantes dans le mouvement ouvrier barcelonais était probablement « Situationnisme » : « Courant révolutionnaire organisé avec des influences nihilistes et marxistes qui ne veut pas de disciples parce qu’il ne se considère pas comme un mouvement politique mais comme une contestation totale du vieux monde. Selon eux, les mots mouvement politique dissimulent aujourd’hui l’activité spécialisée des chefs de groupes et de partis politiques, qui base dans la passivité organisée de ses militants la force oppressive de son futur pouvoir, alors qu’eux ne veulent rien avoir en commun avec le pouvoir hiérarchisé, sous quelque forme que ce soit. Ils ne se considèrent donc pas comme un mouvement politique ni une sociologie de la mystification politique mais se proposent d’être le degré le plus élevé de la conscience révolutionnaire internationale, et pour cela ils s’efforcent de clarifier et de coordonner les manifestations de rejet et les signes créateurs que définissent les nouveaux contours du prolétariat, sa volonté irréductible d’émancipation. Prenant comme axe la spontanéité des masses, ils reconnaissent qu’une telle activité est indiscutablement politique, mais contre tous les programmes spécialisés et transitoires de la politique, préférant se référer à une révolution permanente de la vie quotidienne (voir AUTOGESTION). »

L’existence de contradictions, l’absence d’approfondissement des termes ou l’utilisation d’un langage souvent trop familier ne doivent pas amener, par contre, à l’image d’un ouvrage de peu d’intérêt. Le Dictionnaire est, dans son ensemble, un ouvrage très utile : pensé et créé par le mouvement ouvrier lui-même, il représente la concrétisation tangible d’un secteur de la classe ouvrière disposé à apprendre et à élever le niveau de conscience de ses compagnons ; il reprend une multitude de termes des vocabulaires politique, économique et sociologique inconnus de la majorité des travailleurs, de manière simple et accessible ; il introduit de nouveaux concepts politiques dont l’existence même était inconnue en Espagne, amplifiant le niveau de réflexion des travailleurs ; en définitive, c’est un instrument utile, tant d’éducation politique que de diffusion d’une alternative autonome. Mais en dehors de toutes ces valeurs intrinsèques de l’ouvrage, le Dictionnaire nous offre aussi une piste importante pour déconstruire la partie de la mythologie de l’histoire du MIL qui tourne autour de l’existence des trois « équipes ». Cette piste se trouve dans la mention de l’édition de la brochure : Le mouvement ouvrier à Barcelone, imprimé par Oriol Solé à Toulouse six mois auparavant, ne faisait mention ni de l’auteur ni de l’éditeur ; le Dictionnaire est l’ouvrage sur lequel apparaît pour la première fois le nom « Equipe Extérieure », dans l’indication de couverture « édition : équipe extérieure NUESTRA CLASE ». A partir de cette présentation au public d’une « équipe extérieure », une ligne droite est tracée : elle commence à la fin 1969, avec la constitution de « l’Equipe Théorique », se poursuit en août 1970, avec l’incorporation de cette « Equipe Extérieure », et, plus tard, après la grève de la Harry Walker au début de 1971, elle conduit à l’unification avec une « Equipe Ouvrière » ; après la séparation de cette « EO » cette même année, cette ligne aboutirait au MIL, réunion de l’Equipe Théorique et de l’Equipe Extérieure. En réalité, les choses ne s’enchaînèrent pas exactement ainsi : il n’existe pas de « ligne droite évolutive », et même l’existence de trois entités – « équipes » - ne peut être acceptée comme un fait indiscutable. La dénomination « d’équipes » fut une dénomination que Santi Soler utilisa a posteriori pour tracer un schéma de la naissance du MIL qui a servi depuis à quelques auteurs, mais ces « équipes » ne désignaient pas des « groupes », ni des parties (« extérieur », « théorique » ou « ouvrière ») constitutives d’un tout (le MIL, ou le « pré-MIL »). Comme nous l’avons vu, dans Le mouvement ouvrier à Barcelone, Santi Soler et Ignasi Solé réfutaient la constitution de quelque groupe permanent que ce soit, et, de manière cohérente, la brochure est anonyme, sans aucune mention d’aucune entité ou d’auteur, puisqu’ils ne souhaitaient ajouter aucun groupe en plus dans le panorama politique barcelonais ; c’est pourquoi même l’impression ne fut le fait d’aucune dite « Equipe Extérieure ». Le Dictionnaire, qui n’est pas non plus signé, est au contraire édité par une « Equipe Extérieure » qui s’identifie en tant que telle, mais ce qui n’a pas été suffisamment signalé, c’est que cette « Equipe Extérieure » - dénomination « ad-hoc » qu’Oriol Solé attribue aux personnes qui se sont chargées du travail technique réalisé à l’extérieur (Toulouse) – est une « équipe extérieure » de la revue Nuestra Clase, et non de la dite « Equipe Théorique » qui ne s’est pas encore présentée comme telle. Au cas où la mention « édition : équipe extérieure NUESTRA CLASE » ne le montre pas suffisamment, la propre « équipe extérieure » se charge de l’expliquer dans l’éditorial de la brochure : « Avant de donner le présent dictionnaire à l’imprimeur chargé du tirage, nous, les responsables de l’édition, pensons nécessaire de faire une auto-critique de notre travail en tant qu’éditeurs, ainsi qu’une critique du texte même. En premier lieu, nous sommes, l’équipe de l’extérieur de NUESTRA CLASE, les uniques responsables de toutes les fautes et imperfections du présent écrit »3

Le texte le dit clairement : « l’équipe de l’extérieur de NUESTRA CLASE ». La même idée se répète un peu plus loin : « Ce premier apport de NUESTRA CLASE à la culture prolétaire (apport imprimé), est plus pour l’équipe une expérience éditoriale ». Cela, en plus de montrer comment le mythe des « trois équipes » en tant que parties intégrantes d’un même groupe n’est rien de plus qu’une construction simpliste a posteriori qui ne dit pas quelle était en réalité la situation organisationnelle des personnes qui constitueraient plus tard le MIL-GAC, indiquait comment Oriol Solé se rapprochait à ce moment-là plus des thèses de Nuestra Clase que de celles défendues par son frère Ignasi et Santi Soler, ou indiquait, au minimum, que la critique faite dans Le mouvement ouvrier à Barcelone contre le phénomène « groupusculaire », ou bien n’était pas partagée par Oriol Solé, ou bien n’avait pas encore été assimilée. Quelques mois plus tard, pendant l’automne 1970, se produit une augmentation des contacts de l’ET avec le noyau animateur de Nuestra Clase et des CFC – échangeant de l’information, des documents et menant des débats, mais chacune fonctionnant de manière autonome et sans créer aucune espèce de direction commune –, coïncidant avec la lutte interne au sein des CFC qui mènera à leur disparition. Cette crise des CFC avait commencé au printemps, peu après l’épisode avec BR, motivée principalement, de nouveau, par la question de l’organisation. Un secteur majoritaire, dirigé par Diego Fábregas4 (« el Pájaro »), avait créé un « hybride » étrange entre l’autonomie et l’organisation d’avant-garde, dans lequel le modèle de fonctionnement continuait d’être le parti de type léniniste, que Fábregas présentait comme non-autoritaire. Le secteur minoritaire, dirigé par Díaz, s’y était opposé en argumentant que, si, le léninisme était autoritaire, et que le prolétariat n’avait pas besoin de parti. L’ET intervint dans cette polémique, avec un document envoyé à une réunion plénière des CFC qui eut lieu début mai pour contrecarrer la « Proposition sur le caractère, les formes organisationnelles et la fonction politique des Cercles » de Fábregas ; ce document, par contre, ne fut pas pris en considération par le noyau dirigeant des Plataformas. Après la proposition de Fábregas, avec l’été, la lutte s’arrêta, pour exploser de nouveau, avec plus d’intensité, à l’automne : le résultat sera la disparition des CFC, conséquence d’une quadruple scission en novembre 1970, avec une majorité, particulièrement forte dans les Plataformas de Vallès et d’une partie du groupe du quartier de Pomar (Badalona), en faveur des thèses de Fábregas, qui élaborera son document final « Caractère de l’organisation de classe massive » six mois plus tard, en juin 1971, et transformera sa tendance en Círculos Obreros Comunistas Autónomos – qui deviendront plus simplement Círculos Obreros Comunistas (COC) – qui, à leur tour, se transformeront en 1974 en Organización de Izquierda Comunista de España (OICE)5. Le secteur qui, depuis ¿Qué Hacer ?, avait lancé les Plataformas et les CFC, restera minoritaire dans cette scission, et sera localisée surtout dans les Plataformas de la Zona Norte (Poble Nou et Santa Coloma) et de la Zona Sur (Zona Franca), et restera fidèle aux postulats plus anti-partis de Díaz et Murcia (qui était revenu en octobre d’Israël), appuyé depuis l’extérieur par l’ET ; cette minorité serait celle qui se constitua à ce moment-là en tant que Grupos Obreros Autónomos (GOA). Des autres tendances surgies de la scission, l’une intégrera l’Organización Revolucionaria de Trabajadores (ORT), et l’autre créera la Unión Comunista de Liberación (UCL), les deux étant léninistes. La disparition des CFC n’affecte pas l’unité des Plataformas, dans lesquelles les membres de ces quatre tendances continuent à être présents, ainsi que les militants d’AC et de Lucha de Clases. La tentative de rapprochement du mouvement ouvrier, qui était la principale préoccupation politique de l’ET à ce moment-là, les conduit à l’élaboration de l’un des textes fondamentaux sur lequel va se baser, plus tard, le MIL-GAC : Révolution jusqu’au bout (connu aussi sous le nom de « el Mamotreto », « le Pavé », NdT.), texte spécialement préparé et discuté par l’ET à la demande de la direction des Plataformas, qui désirait un texte qui jetterait les fondements de la théorie anti-léninitse. La brochure6, qui mettait l’accent sur l’idée prise aux situationnistes et qui consistait à dire que « l’on ne peut pas combattre l’aliénation à travers des formes aliénées », prétendait être à la fois une espèce de manifeste et un ouvrage de grande divulgation (une grande diffusion était souhaitée pour l’Espagne) qui rendait compte de l’évolution du marxisme. Elle devait être un abrégé qui aurait traité et critiqué tant les apports classiques (léninisme, trotskisme, spartakisme) que contemporains « modernistes » (et de droite) de tous type (Burnham, Gorz, Marcuse, Mollet, etc.), et qui en même temps aurait servi de point de départ pour proposer une alternative au léninisme à partir du marxisme révolutionnaire, alternative qui devait nécessairement passer par une organisation de type conseilliste et qui se nourrirait fondamentalement de l’apport de l’ultra-gauche. Mais en même temps, sous l’insistance de La Vieille Taupe, elle devrait aussi être capable d’être critique de cette tradition, dans le sens qu’elle devrait critiquer le conseillisme en tant qu’idéologie, c’est-à-dire, en prenant en compte seulement son modèle d’organisation sans approfondir son contenu communiste7. Terminée au début de l’année suivante, elle fut écrite essentiellement par Santi Soler, et les dirigeants ouvriers qui lui en avaient donné la charge participèrent seulement à la confection et à l’élargissement du sommaire, en plus de l’édition ; cependant, les désaccords dus au langage excessivement théorique de l’écrit motivèrent leur refus de le diffuser, ce qui fut la raison formelle et immédiate de la rupture politique entre « l’EO » et l’ET. Le travail se base sur les positions du marxisme révolutionnaire8 et se différencie nettement du reste des propositions de la gauche : à la différence des groupes stalinistes, du PSUC aux maoïstes, cet ouvrage, plus théorique que politique, présente clairement une position anticapitaliste (dans laquelle l’antifranquisme en tant « qu’idéologie » n’a pas sa place), développant une alternative qui ne passe pas par l’établissement d’un régime démocratique (PSUC) ou par une révolution « démocrate-socialiste » (PCE(i), BR), mais par la révolution socialiste et l’abolition du travail salarié : le but est que la classe ouvrière parvienne à une « appropriation totale » qui en finisse avec ses oppressions et son aliénation, qui n’est pas seulement de conscience mais aussi sociale et économique. Comme nous l’avons signalé, les auteurs rejettent explicitement le léninisme et le parti, second facteur qui les différencie du reste, y compris des trotskistes du groupe « Comunismo » qui, bien qu’eux aussi formellement anticapitalistes et partisans de l’alternative révolutionnaire socialiste, proposent par contre un programme de revendications transitoires (en suivant le Programme de transition de Trotski) et adoptent clairement le modèle organisationnel du parti bolchevique. En même temps, ils sont critiques du propre mouvement autonome né des Comisiones Obreras : le fait d’être une organisation autonome n’est pas suffisant si cette autonomie ne favorise pas l’émergence de contenus communistes au sein de cette même organisation ; la critique envers le léninisme se fait précisément au nom de l’authentique dictature du prolétariat ; et ils s’attaquent au fétichisme ouvriériste qui s’attache plus à mettre en avant la composante ouvrière de l’organisation qu’à établir la mission historique de la classe ouvrière, admettant, contre les positions qui avaient été défendues depuis ¿Qué Hacer ? jusqu’aux GOA, que « la possibilité que des individus non issus et ne faisant pas spécifiquement partie du prolétariat puissent être des révolutionnaires subjectivement et objectivement ne peut être rejetée », affirmant que poser la question de savoir si la théorie révolutionnaire a été élaborée depuis l’intérieur ou depuis l’extérieur est un faux problème9. Il est important de signaler que dans ce texte, terminé au cours des premiers mois de 1971 et édité en mai, il n’est fait aucune référence à la question des armes : bien que dans la brochure il soit affirmé que « le problème de la théorie révolutionnaire est, d’une certaine manière, le problème de son innovation permanente, le problème de l’action révolutionnaire est de lutter pour un « homme nouveau » et pour une société nouvelle, et d’adapter à la nouveauté des fins la nouveauté des moyens, des formes de lutte », et « tout ce qui a été écrit ici n’a de sens que dans la mesure où ceux qui l’ont écrit, ceux qui le diffusent, ceux qui le lisent, ceux qui le sentent, etc., contribuent collectivement à le mettre en pratique, à transformer le monde ici et maintenant ». La praxis et la « nouveauté des formes de lutte » auxquelles ses auteurs se réfèrent ne sont pas explicitées, c’est pourquoi il faut les entendre comme étant inscrites dans le cadre traditionnel des luttes ouvrières, la violence révolutionnaire étant envisagée comme l’intervention de la classe ouvrière dans la révolution. A la différence du groupe qui se constitue en tant que « 1000 », qui, à ces mes mêmes dates, a déjà décidé, sur l’instance d’Oriol Solé, de passer d’un petit groupe de révolutionnaires à la prise des armes, l’ET n’avait même pas envisagé cette possibilité. Il faudra attendre jusqu’à octobre 1972, quand le « 1000 » devenu MIL-GAC entre déjà de plain-pied dans la pratique des expropriations, pour que la justification théorique sur le fait armé soit écrite, dans le texte « De l’agitation armée ». Dans cette conjoncture du mouvement autonome, la grève à l’usine Harry Walker éclate le 17 décembre 1970 dans le quartier de St. Andreu à Barcelone, véritable grève sauvage qui durera 62 jours et qui, comme cela s’était produit au cours de récentes grèves comme celle de Laminación de Bandas de Echávarri, celle de Rockwell-Cerdans, celle de Macosa, celle de Blansol, celle de Feudor ou celle de AEG-Telefunken, ne sera pas sous le contrôle d’aucun parti, mais sous celui des assemblées des travailleurs. Son mode opérationnel fonctionnant à travers un comité unitaire de grève dans lequel, au début, toutes les tendances des ouvriers de l’entreprise qui soutenaient la grève étaient représentés10, et dans lequel Murcia avait un rôle important, le travail de soutien à ce comité permettra pour la première fois la rencontre et le travail en commun de membres des trois « équipes », desquelles l’ET tentera une fusion, ou selon leurs propres mots, une « assimilation unifiée ». Après la dissolution en novembre des CFC et donc la disparition de Nuestra Clase (dont le dernier numéro avait paru pendant l’été), une nouvelle publication sort au mois de janvier, Boletín : Plataformas de Comisiones Obreras, avec la même thématique que la revue qu’elle remplace : la lutte dans les entreprises et le développement, le renforcement et la coordination des COE ; de plus, les Plataformas essayent de promouvoir la publication de quelques textes d’analyse politique, ce qui ne s’était pas produit depuis la publication du Dictionnaire six mois plus tôt. Ainsi, paraît ce même mois de janvier la brochure L’Europe sauvage : étude sur le mouvement de grèves sauvages en Europe dans la seconde moitié du XXème siècle, traduit par l’ET11 à partir d’un texte qui avait paru un an auparavant dans la publication française Livre-journal, dans lequel était passée en revue la série de grèves qui avaient secoué non seulement l’Europe occidentale mais aussi l’Europe orientale (Pologne) en 1969 et 1970, mettant l’accent sur la nécessité d’auto-organisation tant des grèves elles-mêmes que de l’ensemble du mouvement ouvrier. A ce même moment, l’ET élabore un texte de propagande pour aider à propager une vision communiste révolutionnaire, autonome et conseilliste dans les cercles ouvriers de Barcelone, sensibilisés à la lutte qui s’était développée à Harry Walker. Ce texte est Que vendons-nous ? Rien ! Que voulons-nous ? Tout !, une brochure qui, sous le titre inspiré de manière provocratice de la revue dirigée en France par Sartre (Tout ! Ce que nous voulons : tout !), présente la nouvelle alternative qui finira de s’élaborer définitivement dans Révolution jusqu’au bout de manière synthétique : « I. Il n’y a pas plus d’actes révolutionnaires que ceux qui se situent dans le contexte dune révolution mondiale : le communisme. II. La révolution authentique est une lutte d’envergure internationale. III. La lutte de classes tend à des formes plus autonomes qui s’intègrent au Mouvement international des conseils ouvriers. IV. L’authentique pensée communiste a été pendant longtemps emprisonnée et falsifiée. Le renouvellement de la pensée communiste implique le renouvellement de la praxis. Le communisme fait partie de notre vie… V. Face aux organisations séparées-aliénées de la lutte de classes, le prolétariat doit mettre sur pied l’organisation révolutionnaire de la classe, qui lui permettra de réaliser l’appropriation de sa lutte. »12

Les efforts faits pendant cette grève de la part de l’ET pour approfondir les relations avec « l’EO » se traduisent par un résultat qui donne l’espoir aux « théoriciens » de pouvoir sortir de leur isolement et d’intervenir directement dans la lutte de classes : des contacts se nouent avec une usine en grève d’Iruña Pampelune, NdT. (Eaton Ibérica), à l’initiative d’un membre du comité de grève qui appartenait à ETA (VI), et un tour en France et en Italie est prévu pour rechercher la solidarité des syndicats des usines qui ont des relations avec l’usine Harry Walker espagnole, avec la participation surtout de représentants ouvriers. Voyagent avec Ignasi Solé, entre autres, Manolo Murcia, en tant que membre du comité unitaire de grève, Ernest Núñez, le délégué d’Eaton Ibérica, etc. A Paris13, ils se réunissent avec Oriol Solé pour planifier le tour, étant donné qu’il a des contacts en France et en Italie, puis, certains vont à Nantes et d’autres à Turin ; le bilan de ces voyages se concrétise par la solidarité active des filiales de Solex (groupe lié à Harry Walker) en France et en Italie, qui se traduit par l’envoi d’argent et une interruption des livraisons de fournitures aux usines de Barcelone, et d’autres entreprises, comme celle de Batignolles, à Nantes. La grève de la Harry Walker eut un bilan mitigé. La demande de reconnaissance du caractère collectif du conflit fut refusée et, pour cette raison, le Tribunal des Prud’hommes ratifia dans un premier temps le licenciement de quatorze travailleurs, puis de dix-neuf autres ; la poursuite de la grève permit l’annulation d’une partie des licenciements par le Tribunal, mais neuf travailleurs ne furent jamais réintégrés ; de plus, seule une partie de la hausse salariale exigée fut obtenue. Cependant, les deux mois de grève servirent, sur le plan des revendications des conditions de travail, à en finir avec les contrats à durée déterminée ; et sur celui des intérêts de classe, à discréditer les mécanismes légaux auprès d’une grande partie des travailleurs de l’entreprise, et à renforcer la nécessité de s’organiser en dehors du syndicat officiel et à expérimenter des formes de lutte autonomes. Leur expérience s’étendit à d’autres entreprises métallurgiques de Barcelone, secteur qui s’érigeait en véritable catalyseur de la lutte de la classe ouvrière barcelonaise, comme cela se constata avec les grèves qui suivirent immédiatement, en janvier à La Maquinista et Cispalsa, et en février à Faessa et Philips, qui eurent des caractéristiques similaires, même si, clairement, cette expérience ne servit pas à déclencher ces grèves de manière conjointe et coordonnée, probablement le point le plus négatif du bilan de cette lutte14. Pour ce qui concerne le futur MIL-GAC, la grève de la Harry Walker incarna le moment le plus intense de collaboration entre des gens d’origines diverses qui manifesteront des réflexions très proches de l’autonomie ouvrière, malgré leurs différences indéniables, particulièrement l’importance donnée au plan politique ou syndical. Pendant ces semaines de grève, deux des faits qui marqueront très fortement les développements futurs se produisirent. Dune part, à Toulouse, le groupe autour d’Oriol Solé avait déjà commencé non seulement à réfléchir au fait armé, mais avait aussi sérieusement décidé de passer à la réalisation de ce type d’actions, se constituant en tant que groupe « 1000 » et élaborant un plan d’expropriation de la paye bimensuelle de l’entreprise pour indemniser les licenciés et pour aider au financement d’un livre sur la grève, plan qui ne se concrétisa pas en raison de difficultés de dernière minute15 ; parallèlement, ils publièrent une brochure sur les Tupamaros, en en annonçant d’autres sur les Black Panthers et le Front de Libération du Québec, avec une importance particulière sur la nécessité de conduire la lutte à la pratique16. D’autre part, à Barcelone, l’ET fait décidément le pari de resserrer la collaboration avec le secteur ouvrier pour former l’embryon d’une entité qui se veut entièrement nouvelle dans le panorama politique de la ville. Pour l’ET le moment était arrivé de passer à une organisation unitaire (« l’Organisation de Classe ») qui dépasserait la dichotomie organisation politique–organisation syndicale et qui s’identifierait avec le mouvement ouvrier révolutionnaire : « Tous ceux qui luttèrent contre le réformisme du PC finirent par abandonner les Comisiones tôt ou tard, mais restèrent isolés les uns des autres et théorisant leurs expériences respectives : les uns parlèrent de créer le parti qui mènerait la rév., les autres de créer le syndicat de classe, sans se rendre compte, ni les uns ni les autres, que le mouv. rév. de la classe est un tout dont les deux faisons partie. »17

Cependant, cette unification a-t-elle réellement eu lieu ? L’écrasante majorité de la bibliographie qui a traité de ce thème l’affirme18. Par contre, trois éléments font douter de la réalité de cette « unification » : sa durée, la documentation interne des membres de l’ET, et le témoignage postérieur de membres de « l’EO ». En premier lieu, il faut prendre en compte la durée minime de cette supposée « unification » : on la situe au moment de la fin de la grève de la Harry Walker, à la mi-février 1971, et dans les documents internes et les correspondances du MIL-GAC, comme dans la bibliographie postérieure, il est dit que la rupture des relations avec « l’EO » date d’avril19 ; ce qui signifiait que « l’unification » des trois équipes aurait duré deux courts mois, temps durant lequel peu de grandes choses auraient pu se concrétiser. Il ne faut pas oublier que les brochures éditées à cette époque – dans leur grande majorité des travaux de membres de l’ET et de « l’EO » -, furent préparées avant le mois de février, moment de la supposée « unification » ; en tout cas, et même si l’on suppose que cette unification a réellement eu lieu, il est évident, à la lumière de sa durée et de sa courte intervention pratique – puisque ce qui fut fait avait été schématiquement préparé avant – , qu’elle fut anodine tant pour l’évolution postérieure de « l’EO » que pour l’ET et le 1000. En second lieu, la lecture attentive des documents internes des prédécesseurs du MIL-GAC montre en réalité une politique pro-unification de la part de l’ET – appuyée par le 1000 – mais ne démontre pas que celle-ci se soit réalisée dans les faits. La documentation disponible sur ce thème n’est pas très abondante20, mais nous pensons qu’elle est suffisante pour montrer l’échec de cette politique pro-unification de l’ET. Un premier document dont nous disposons est « Notes pour une analyse de l’ensemble de “Nuestra Tendencia“ et ses perspectives », qui est une copie postérieure (probablement de 1973) d’un document de mars ou avril 1971. Ce document interne est celui qui donne le plus d’éléments pour laisser à penser que, effectivement, il y eut unification. Le document commence en affirmant qu’il est indispensable d’analyser le « processus présent d’unification des Equipes », ce qui implique évidemment que ce processus existe, mais qu’il ne s’est pas conclu, et trace un bref résumé de la trajectoire du mouvement ouvrier révolutionnaire à Barcelone pendant les derniers dix-huit mois : essor du mouvement ouvrier, lutte dans les Comisiones Obreras, apparition de ¿Qué Hacer ?, et prolongation dans Nuestra Clase et les CFC. Après avoir critiqué quelques aspects de l’imprécision des ces trois derniers collectifs, il est fait allusion à l’intervention propre dans le processus avec la parution de Le mouvement ouvrier à Barcelone comme moyen de dépasser théoriquement ces imprécisions, « en prévision de la possibilité d’une unification de tout le processus du mouv. rév. de la classe », comme il en fut des interventions que l’ET réalisa depuis l’extérieur des CFC pour éviter que ceux-ci ne se convertissent en embryon de parti léniniste21. Ces interventions pour doter le mouvement d’une ligne politique cohérente était envisagées comme étant un « élément accélérateur du processus d’unification » ; de cette manière surgit le texte Révolution jusqu’au bout, dans lequel interviendront des membres de « l’EO » pour l’élargissement du sommaire, comme nous l’avons déjà signalé. Une fois ce processus terminé, l’ET et une partie du 1000 se rendirent compte qu’ils devaient en finir avec la situation d’isolement des trois équipes, qui impliquait une dynamique différente pour chacune d’entre elles : militarisation et absence d’élaboration politique au 1000 ; pragmatisme de type organisationnel et d’appareil dans « l’EO » ; et isolement de l’ET. De plus, « le processus d’unification deviendrait toujours plus inévitable », en prenant comme base théorique ce qui est formulé dans Révolution jusqu’au bout, mais comme base organisationnelle « l’EO ». De cette manière : « L’EQUIPE OUVRIERE a une position privilégiée dans cette convergence et unification, tandis que se maintient la situation d’isolement des 3 Equipes. Mais le processus s’accélère du fait d’un événement imprévu : la grève de la « HARRY WALKER ». Pendant des mois, les efforts des Equipes convergent, ayant pour centre la lutte de la classe ouvrière. La grève terminée, un rapide bilan des récentes expériences une fois effectué, et l’euphorie passagère concentrée autour de l’action de la « HARRY WALKER » dépassée, cette convergence spontanée autour de la lutte de base de la part des trois Equipes (Ouvrière, Théorique, Extérieure) laisse un vide ouvert derrière elle. Et ce vide peut seulement être rempli politiquement, par le biais de l’assimilation unifiée de l’expérience et de la praxis de toutes les Equipes, comme un tout. »22

Peut-on déduire de ce document que l’unification se fit ? En réalité, non. Le document, écrit après l’expérience unitaire de la grève de la Harry Walker, dans la chaleur de la collaboration et des contacts qui ont été créés pendant la lutte, est de fait un exposé de la part de l’ET de la nécessité, de son point de vue, de parvenir à cette unification ; il n’est nulle part affirmé qu’elle s’est produite, seulement que l’ET se battait pour cela. Quand ils écrivent que « la grève terminée (…) cette convergence spontanée (…) laisse un vide ouvert derrière elle. Et ce vide peut seulement être rempli politiquement, par le biais de l’assimilation unifiée de l’expérience et de la praxis de toutes les Equipes, comme un tout », ils n’évoquent pas les faits relatés au passé, affirmant qu’il se passa quelque chose, mais au présent23, exposant la politique qui devrait suivre. Un second document, non daté mais probablement écrit très peu de temps après, va dans le même sens. En effet, dans « Développement théorique qui considère comme acquise la formule :“Nous faisons partie d’un tout“ », une des choses qui se note tout de suite est l’absence d’enthousiasme que le document précédent avait engendrée. Retraçant de nouveau, comme dans « Notes pour une analyse… », les événements des dix-huit derniers mois, il fait aussi une critique des expériences passées. Le document commence en signalant brièvement une série d’affirmations, parmi lesquelles : « nous entendons par “un tout“ le mouv. communiste réel, le mouv. qui reflète la conscience de classe historique », le passé militant au sein de groupuscules des auteurs du texte, leur sympathie passée pour le syndicalisme révolutionnaire (« de Sorel à Gorz en passant par Trotski »), pour le « mai-isme spontané » « mayismo » dans le texte original, en référence à Mai 68, NdT. et pour « l’autonomisme au sein des CC.OO. », qui suffisent pour expliquer leur rejet tant de « l’ouvriérisme-pestañisme » en référence à Angel Pestaña, militant de la CNT forcé à démissionner de ses mandats 1929, en raison de son évolution réformiste, NdT. que de la création de groupuscules ; mais ils rappellent de nouveau leur intervention externe dans le débat interne des CFC pour prouver leur intérêt pour le mouvement réel, ainsi que « bien que nous nous soyons maintenus individuellement à distance de ¿Qué Hacer ? et des Círculos, que nous n’ayons pas milité ni chez les uns ni chez les autres, que nous n’ayons fait partie d’aucun groupuscule à ce moment-là (et cela remontait à longtemps) : nous nous sentions concernés par les Círculos ». Après un bilan historique depuis l’époque des CC.OO. et de ¿Qué Hacer ?, on en arrive à la première grande différence d’avec le document précédent : quand ils parlent de l’époque de Nuestra Clase–Círculos, ils affirment que « la continuation de Q.H., ainsi que son inexplicable disparition après l’histoire de “Camy“, non seulement ne maintient pas le même niveau que Q.H. et Metal24, mais en plus que le niveau devient encore plus faible » ; c’est-à-dire qu’ils affirment que « l’EO » de l’année 1970 est à un niveau politique inférieur par rapport à l’expérience de ¿Qué Hacer ?, expérience qui, comme nous l’avons déjà dit, avait déjà été très durement critiquée dans Le mouvement ouvrier à Barcelone. Ensuite, ils reviennent sur l’impact de cette brochure au sein du mouvement ouvrier du moment, et ils font l’analyse de la phase actuelle, dans laquelle l’existence d’une collaboration est admise, mais il n’est absolument pas fait mention de l’existence d’une « unification ». Ils font une critique implicite forte à « l’EO » pour ne pas avoir rompu avec le syndicalisme, et s’ensuit une dépréciation de l’expérience de la Harry Walker qu’ils avaient encensée, jusqu’à la taxer d’avoir été une réplique de ce qui s’était produit pendant la grève de Camy, qui avait déjà été critiqué par l’ET : « La critique de la tendance pour la reconstruction du FOC au sein des Círculos, la commande d’un pavé théorique qui servirait de base à l’élaboration d’une position anti-léniniste et la collaboration plus récente nous amènent à une double conclusion : 1) Ici depuis toujours nous traînons une incapacité politique (depuis les CC.OO., personne n’a jamais sérieusement voulu, même si cela a été dit parfois, aller plus loin que le simple syndicalisme pestañisme, avec la forme d’un large mouv. avec la conscience de classe). 2) Metal et Q.H. et peut-être la 1ère époque des Círculos, prétendaient dépasser les échecs du passé avec des propositions qualitativement plus ambitieuses, et n’y parvenant pas, à cause d’une impasse pratique indépendante d’eux, ils ont coulé, de plus en plus, ils se sont démoralisés et sont devenus défaitistes, et aujourd’hui ils ne veulent plus entendre parler de politique, ni de tentatives ambitieuses (H.W. a été un peu comme « Camy », un besoin désespéré de foi en soi-même déçu). »25

Le document poursuit en parlant ensuite de « collaboration » dans la critique externe aux CFC, dans l’élaboration du sommaire de Révolution jusqu’au bout, etc., mais à aucun moment n’est employé le terme « unification ». Il termine en faisant une auto-critique du fait d’avoir peu mis l’accent jusque-là sur l’intervention dans le mouvement réel, pariant à partir de ce moment-là sur la nécessité d’adopter une attitude politique claire en faveur du communisme, c’est-à-dire, commencer à prendre en considération les programmes, l’analyse de situation, les moyens, etc., qui dépassent l’option du syndicalisme révolutionnaire. « Après la crise de Q.H., la crise des Círculos et la crise du dernier Grupo Obrero, il ne reste que deux sorties : ou un débat rationnel et politique, ou l’irrationalité travestie de pestañisme-autonomisme ; ou un débat politique rationnel ou chacun peut rentrer chez soi », et tout de suite le discours grammatical du texte change, en s’adressant directement aux lecteurs, comme s’ils étaient membres de « l’EO » : « Il n’y a donc pas ici de personnalisme, tout personnalisme est inadmissible au sein d’un débat rationnel ; personne ne prétend que vous vous fussiez trompés toujours et en permanence, ni que toujours et en permanence nous eussions été infaillibles. Là où nous avons raison, à moins que le contraire ne nous soit démontré, c’est quand nous exigeons des attitudes politiques sans lesquelles tout débat ne peut qu’évoluer vers le plus creux des personnalismes d’un côté comme de l’autre (…). Une attitude politique, un débat politique, est un débat sans personnalisme et sans autres intérêts créés que ceux du Communisme-Conscience de classe ; il tente de jeter les fondements d’attitudes non-spontanées face au problème de la révolution (…). Devant cette alternative, il est clair que l’option de tout révolutionnaire est la 1ère, la politique ; si quelqu’un a intérêt à maintenir cet immobilisme qui dure depuis déjà longtemps, menant de fait le mouv. ouvrier et la révolution à l’impasse et en les ramenant à leur source, un tel individu est plus qu’un personnaliste ou un inconscient ; aujourd’hui il peut être considéré comme un contre-rév. »26

Ce qui apparaît clair dans cet écrit par rapport à « l’unification », c’est que celle-ci semble ne pas avoir existé : le document est une critique implacable contre un secteur du mouvement ouvrier qui, en partant de positions anti-réformistes pleines d’espoir au sein des CC.OO., les a trahies en s’arrêtant à la moitié du chemin, en s’abstenant de se définir politiquement et en optant pour la voie du syndicalisme révolutionnaire ; devant cette attitude, l’ET réagit en misant sur un approfondissement communiste dans le mouvement ouvrier, en critiquant ces anciens compagnons. Et l’important par rapport au thème de « l’unification » est qu’elle n’est mentionnée à aucun moment : si le document peut être considéré comme une rupture politique avec d’anciens compagnons qui ne veulent pas se définir politiquement, ce « compagnérisme » est défini dans le document comme rien de plus qu’une « collaboration », pas comme « l’unification » désirée dans le document antérieur et qui, étant donné la manière dont le texte est écrit, ne semble ne pas s’être concrétisée. Enfin, et en troisième lieu, nous avons le témoignage de l’autre partie de cette prétendue « unification » : celui d’anciens membres de « l’EO », qui ont nié catégoriquement son l’existence. Au minimum à partir de mai 1972, c’est-à-dire, seulement un an après la supposée « union », José Antonio Díaz démentit que celle-ci ait existé, en faisant seulement référence à une collaboration ratée. C’est ainsi qu’il en parle dans son article « La longue marche du mouvement ouvrier espagnol vers son autonomie », dans lequel il dit que « des groupes autonomes surgirent à Santa Coloma, à Barcelone, dans le Vallés, dans le Bas Llobregat. Une unification fut tentée, mais sans succès »27. Il est affirmé beaucoup plus explicitement la même idée dans le résumé biographique de José Antonio Díaz, dans José Antonio Díaz Valcárcel : … mais il y en a qui luttent toute la vie, ce sont les indispensables, texte collectif dans lequel est niée catégoriquement l’existence d’une quelconque unification, affirmant que seule a existé une collaboration ponctuelle pour l’édition du Dictionnaire du militant ouvrier : « Les MIL sont un confus groupe armé de jeunes, dont la moyenne d’âge ne dépasse pas les 25 ans. Les plus remarquables sont issus de familles connues de la bourgeoisie barcelonaise, et sans lien personnel durable avec le monde du travail, ils sont un exemple clair de groupuscule volontariste. Ils prétendirent s’offrir comme un « appui » à la classe ouvrière, en réalisant des actions armées « d’expropriations », et se présentant même en tant « qu’équipe théorique », capable de montrer le chemin vers « l’autonomie de la classe » (bizarre autonomie qui a besoin de « libérés » consacrés à élucubrer des théories, loin des lieux comme les usines, les quartiers, etc., là où sont les problèmes brûlants qu’ils prétendent résoudre). Ce groupe finit par compter deux « martyrs », puisque deux de ses membres moururent, l’un garrotté, l’autre dans une fusillade avec la Garde Civile, en 1974 et 1976. Deux livres édités en France et un troisième paru en 1984 à Barcelone prétendent établir une connexion étroite entre ces neuf illuminés et les mouvements « Plataformas de CO », « Círculos de Formación de Cuadros », GOA, etc. Ce dernier livre, sans connaître ni respecter la chronologie qui par elle-même élimine toute possibilité de « fusion » (il parle de « fusion » entre les ouvriers et les théoriciens et les activistes du MIL), porte atteinte à l’essence même de la pensée, de la vie et de l’action de José Antonio et de ses acolytes, dont l’originalité réside dans le fait de ne pas accepter la division entre travail, action et élaboration de la théorie. Tout l’imbroglio part du fait conjoncturel que l’un des futurs MIL collabora avec les « Plataformas de Comisiones Obreras » pendant l’été 1969. Justement, une imprudence de ce militant fit échouer certaines actions préparées en soutien à la grève de CAMY, et motiva son auto-exil en France. Son séjour dans le pays voisin lui permit de devenir médiateur dans l’impression et le transport jusqu’à la frontière du « Dictionnaire du Militant Ouvrier ». nous affirmons énergiquement (et il existe une lettre signée de la main de José Antonio écrite en protestation de l’article paru dans la revue « L’Avenç » qui affirmait les mêmes mensonges), que ni les « Plataformas », ni les « Círculos », ni les GOA, n’avaient rien à voir au niveau organisationnel durant les années 1970 à 1972 avec les futurs MIL, à l’exception du service rendu, à un niveau personnel, pour la gestion de l’impression du « Dictionnaire ». »28

Il semble évident que réduire la collaboration entre l’EO » et l’ET/EE à l’épisode de l’impression du Dictionnaire est une simplification excessive et, par rapport à cette question, cette brochure donne l’impression d’être un « règlement de comptes » avec les anciens membres du MIL-GAC, et qu’il y a excès du fait de la volonté de démarquer Díaz de toute collaboration avec les futurs membres du MIL29. Cependant, et malgré son réductionnisme et sa simplification, sur ce point elle ne fait pas plus que répéter ce que Díaz lui-même avait écrit treize ans plus tôt, ce qui signifiait que, selon la perception des membres de « l’EO », « l’unification » jamais n’exista. Ainsi, donc, nous estimons qu’au vu de la documentation actuelle l’existence de cette unification des trois équipes ne peut être attestée. Devant l’évidence écrite sur laquelle nous nous appuyons, qu’il s’agisse de documents d’époque ou d’autres plus récents, ainsi que devant la durée si limitée de cette supposée « unification », nous penchons à croire qu’elle n’a probablement jamais eu lieu. Quoi qu’il en soit, avec ou sans « assimilation unifiée », ce qui est sûr c’est que, dans la période qui commence avec la grève de la Harry Walker, et pendant les semaines suivantes, il y a bien eu une collaboration, courte dans le temps, qui se traduisit tant par des discussions et des échanges d’information que par l’impression et la diffusion conjointe des ouvrages préparés antérieurement. Avec l’apparition de cette plus grande coordination et de cette collaboration, la possibilité de parvenir à une plus grande audience devint réalité, puisque dès lors les textes pouvaient être distribués à des centaines de personnes, essentiellement à des ouvriers métallurgistes, implantés dans la périphérie nord de Barcelone : Poble Nou, Santa Coloma, Badalona, etc. Cette communauté d’intérêt se traduisit par l’édition, par les Plataformas, de différents pamphlets les mois suivants qui indiquaient clairement leur adhésion à l’option de l’autonomie ouvrière. L’activité éditoriale fut l’une des plus importantes de ce collectif, dans laquelle collabora l’ET avec le noyau organisateur ouvrier issu des dissous CFC. Les textes édités furent autant de la production propre que des traductions, et parurent sans mention d’éditeur, parce qu’ils étaient envisagés comme étant l’expression des membres des Plataformas ; c’est seulement après l’arrêt de la collaboration de la part de « l’EO », quand Díaz et Murcia continueront avec les GOA et rééditeront quelques-unes de ces brochures, qu’apparaîtra ce sigle en tant qu’éditeur30. Les traductions sont des classiques du marxisme conseilliste, certaines ayant été réalisées à partir des travaux que Santi Soler et Ignasi Solé avaient faits pendant l’année précédente pour la maison d’édition et de diffusion Zero/Zyx31, et continuent d’être centrées sur l’aspect organisationnel32 : Parti et classe ouvrière, de Pannekoek, et Prolétariat et organisation, de Castoriadis (signé sous le pseudonyme de « F. Cardan »33), qui paraissent respectivement en avril et mai. Dans ces textes, les partis révolutionnaires sont critiqués, parce qu’ils se construisent en accord avec le modèle d’organisation bourgeois, et c’est le modèle des organisations qui suivent les principes des soviets russes de 1905 et 1917 et les conseils ouvriers allemands de 1918-1920 qui est préconisé, ces organisations étant anti-bureaucratiques avec une pleine démocratie interne, non contrôlées par les objectifs de dirigeants, comme c’est le cas dans les partis et les syndicats, et ainsi ils sont la seule garantie de la réussite de la révolution socialiste en tant que produit de l’activité autonome des travailleurs. Par rapport à la production écrite qui leur est propre, c’est surtout celle produite par les éléments issus du mouvement ouvrier qui abonde, centrée sur le thème de la lutte quotidienne : en mars, la brochure La lutte contre la répression, et en avril et mai Comment lutter contre les primes et les pointeuses, Comment lutter contre les pointeuses, et Le travail, ces deux dernières étant élaborées par Marcelo López (« el Rubio », « Anselmo »), ouvrier actif34 membre des Plataformas qui se sert pour la rédaction de ses textes de son expérience en tant que responsable de la pointeuse dans son usine, et qui ensuite sera un personnage important, avec Ernest Núñez, dans le projet d’éditions du MIL-GAC. L’ET, profitant du récent mouvement de grève en Pologne et du centenaire de la Commune de Paris, élabore et édite le texte Paris 1871, Kronstadt 1921, Pologne 1971, qui sortira aussi en mai35. La lutte contre la répression : la police et ses méthodes, les mesures de sécurité, la contre-répression, texte essentiellement dû à Díaz mais auquel collaborent plus de personnes, comme Oriol Solé, bénéficiera d’une grande diffusion36. Inspiré tant du livre Ce que tout révolutionnaire doit savoir sur la répression du bolchevique Victor Serge et de la brochure anonyme Mesures de sécurité, que de l’expérience personnelle de ses auteurs, la brochure est un abrégé des mesures de sécurité et du comportement que tout militant révolutionnaire se doit d’observer tant en liberté qu’en détention, insistant sur la nécessité de ce que le mouvement ouvrier organisé assume la nécessité de savoir opérer dans la clandestinité. La partie probablement la plus intéressante de cette brochure, vis-à-vis du développement postérieur du futur MIL-GAC, est le chapitre IV, intitulé « La contre-répression » ; dans celui-ci il est expliqué que toutes les mesures de sécurité sont évidemment nécessaires, mais qu’elles restent des mesures défensives : pour les auteurs du texte, dans la lutte ouvrière aussi s’applique la maxime disant que la meilleure défense est l’attaque ; de plus, la dynamique propre à la lutte ouvrière oblige à passer à l’action. C’est pourquoi ils proposent l’adoption d’actions de la part des travailleurs qui puissent « apporter l’incertitude et la peur au camp ennemi », de la même manière que, jusqu’à aujourd’hui, la peur a été seulement du côté ouvrier. Ces actions doivent être soumises à tout moment à trois principes de base : lien avec la lutte ouvrière, l’action devant en être l’expression au risque de devenir dans le cas contraire une « action avant-gardiste », soit un acte terroriste ; choix adéquat tant du moment que du type d’action et de la personne attaquée (l’attaque doit être dirigée contre un « symbole clair de la répression ») ; et exécution de l’action seulement si les conditions sont réunies pour affronter la répression qui s’ensuivra. Les auteurs ne spécifient pas le type d’actions qui doivent être effectuées pour réaliser cette contre-répression, mais ils préviennent que, « en général, il est préférable de commencer avec des actions simples, facilement réalisables : “faire peur“ aux responsables ou aux briseurs de grèves les plus actifs, en bousillant leur voiture (si elle n’est pas assurée tout risque), etc. », et que « pour des actions de plus grande envergure il est préférable d’attendre d’être bien expérimenté dans cet autre type d’actions »37. Nous trouvons donc déjà ici le début d’une pleine justification, dans les textes du mouvement autonome barcelonais, de la nécessité de passer à « l’action ». Si dans ¿Qué Hacer ? les attaques contre les kiosques de glaces étaient glorifiées, et si dans Le Dictionnaire du militant ouvrier était affirmé, dans l’article « Violence », la nécessité générique de l’usage de celle-ci38, nous rencontrons maintenant la première revendication explicite, de la part de ce mouvement autonome, de la nécessité, tant pour des raisons subjectives (passer de la défense à l’offensive) qu’objectives (la dynamique même de la lutte contre la bourgeoisie), de réaliser des actions violentes contre le capital. La thématique des autres brochures éditées à cette époque par les Plataformas est centrée sur la lutte quotidienne dans les entreprises39. Dans Le travail, véritable brochure de divulgation marxiste, la ligne entamée dans le Dictionnaire est poursuivie avec la définition de concepts-clés (forces productives, rapports de production, conscience de classe), un rappel historique sur l’évolution du monde du travail étant également fait, ainsi que l’explication de la manière dont s’est réalisé le progrès humain quand, du choc entre le développement des forces productives contre les anciens rapports de production, a surgi une nouvelle société du fait de l’action consciente de ses acteurs. Loin de certaines positions qui prônent « à bas le travail », la brochure part du principe que le travail est une action créatrice, bien que dans la société actuelle il ait une valeur négative étant imposé et dépossédant le travailleur du fruit de son travail ; un nouveau système social est donc nécessaire, dans lequel le travail récupèrerait son sens humain et dans lequel chacun dirigerait et contrôlerait son propre travail au bénéfice des autres. Ce nouveau système social serait le socialisme, qui permettrait au développement des forces productives de bénéficier à toute la société, l’abolition de la propriété privée, la fin de l’exploitation et la disparition des classes ; le moment de réalisation de ce changement de système qui doit mener au socialisme n’appartient pas au futur mais est d’ores et déjà d’actualité, et il ne se réalisera que par l’action consciente des travailleurs eux-mêmes. Comment lutter contre les primes et les pointeuses et Comment lutter contre les pointeuses proposent des formes de lutte contre « le pointage, qui est l’arme principale que possèdent les capitalistes pour contrôler notre production ». Le second de ces textes est l’œuvre de Marcel López, et il s’agit d’une version revue et augmentée du premier, particulièrement en ce qui concerne la nécessité d’insérer la lutte contre les primes et le pointage dans une lutte générale contre le capitalisme, et l’importance donnée aux méthodes de lutte contre ces systèmes d’exploitation. Ainsi, la seconde brochure dédiée à ce thème se divise en une partie théorique, où est défini ce qu’est la plus-value, les différentes méthodes utilisées par les chefs d’entreprises pour contrôler la production sont énoncées, et la prétendue scientificité des méthodes de pointage est démontée ; et une partie pratique où divers conseils pour éviter d’être contrôlé par la pointeuse sont prodigués. Deux aspects sont fondamentaux dans cet écrit : le premier, son insistance sur le fait que, bien que les actions empêchant le pointage et les autres méthodes de contrôle et de surexploitation soient des méthodes de lutte de la classe ouvrière, elles ne signifient rien toutes seules et elles doivent être intégrées à la lutte globale pour en finir avec le capitalisme, ce qui est la seule manière définitive d’en finir avec le pointage et l’exploitation ; le second est, évidemment, le saut qualitatif effectué par la défense des formes de lutte qui dépassent le simple acte revendicatif traditionnel et qui entrent dans la catégorie des actes de sabotage dans l’entreprise. A ces brochures élaborées par les Plataformas il faut ajouter l’autre brochure éditée en mars, importante tant par ce qu’elle signifie de la prise de position dans la conjoncture concrète du moment qu’en étant la première apparition publique à Barcelone signée par le « 1000 ». Boycott des élections syndicales : non à la légalité bourgeoise, brochure de 16 pages de petit format, mais qui n’atteint pas trois feuilles de texte, se démarque clairement des partis dominants dans la gauche mais aussi de la direction majoritaire des CC.OO., appelant explicitement au boycott des élections syndicales convoquées pour le mois de mai 1971, repoussées depuis 1969 à cause de l’état d’exception. Les raisons invoquées coïncident avec celles exposées par les Plataformas : la participation aux élections antérieures, en 1966, entraîna la suppression de la démocratie interne au sein des CC.OO, leur bureaucratisation et leur contrôle par le PCE ; elle facilita la répression et la déstructuration du mouvement ouvrier ; et la lutte pour le boycott contribuera à la construction de l’organisation de classe. Contrairement à ce qui a été affirmé40, le contenu anti-élections de ce texte ne suppose aucun désaccord théorique entre les anciens EE et ET contre « l’EO », puisque ceux-ci aussi étaient pour le boycott, auquel ils appelaient dans les pages du Boletin : Plataformas de comisiones obreras41. Sans que cela n’ait de relation avec le contenu de la thématique syndicale du texte, mais cela a un écho avec la revendication de la nécessité de passer à « l’action » qui avait été faite dans Lutte contre la répression, il apparaît pour la première fois dans cette brochure la référence explicite aux expropriations (il est affirmé que cela fut réalisé « avec le matériel qu’un commando du 1000 a spectaculairement “socialisé“ »), et un schéma de préparation d’un « cocktail Molotov » est inclus. De fait, Oriol Solé, auteur de cette partie et éditeur de fait du texte, ne fait pas dans cet écrit plus que suivre la ligne défendue dans le sus-mentionné La lutte contre la répression, citant même un paragraphe de celui-ci : « Une action contre-répressive non liée à la lutte ne sera pas populaire, et car c’est une action avant-gardiste, elle n’est pas non plus assimilée par les masses laborieuses, qu’elle n’aide pas dans le développement de leur lutte. Elle se transforme donc en un acte terroriste »42. L’insertion de ce paragraphe et le schéma de fabrication du « cocktail Molotov » donnent un aspect étrange à la brochure, parce que la connexion établie entre la lutte pour le boycott des élections syndicales et les actions violentes se retrouve affaiblie : « nous, les militants révolutionnaires, devons réaliser une série d’actions qui traduisent la volonté de la classe de boycotter les élections, et les canaux légaux en général » ; il est probablement fait allusion ici au même type d’actions qui eurent lieu pendant la grève de la Camy. Comme nous l’avons signalé, cette brochure est la première dans laquelle apparaît la signature « 1000 », à laquelle est ajouté un logo, qui sera utilisé seulement à cette époque, composé de sept fusils par-dessus lesquels apparaît ce chiffre, le tout entouré d’une légende très tiers-mondiste et très peu liée à la réalité ouvrière de Barcelone ou Toulouse : « Mi patria son mis hermanos que estan labrando la tierra » « Ma patrie sont mes frères qui travaillent la terre », NdT., inspiré de la lecture de Carlos Marighella. Ce logo fut extrait par Oriol Solé d’un numéro de la revue cubaine Granma et son insertion dans la brochure montre que les personnes composant le 1000, d’une part ne se voyaient déjà plus comme « l’équipe extérieure » des continuateurs de Nuestra Clase, et d’autre part qu’ils continuaient à agir selon les schémas classiques de constitution de « groupe » critiqués par l’ET. Ce fait a son importance, parce qu’il est révélateur des différences théoriques qui séparaient les deux secteurs qui se rejoindraient dans le MIL. Arrivés à ce point, nous devons revenir deux mois en arrière pour voir ce qui se passa en parallèle à Toulouse autour d’Oriol Solé. Comme nous l’avons déjà signalé, Oriol Solé avait édité Le mouvement ouvrier à Barcelone, sans aucune mention d’éditeur, pour l’ET, et ensuite le Dictionnaire du militant ouvrier, pour Nuestra Clase, en s’autoproclamant « Equipe Extérieure » de ceux-ci. Ensuite, il s’allia à divers membres du groupe « Vive la Commune » (Rouillan, Torres, Oller), en même temps qu’il se séparait de GP et servait de « coordinateur » entre le noyau rédacteur de Nuestra Clase et l’ET. Mais au moment de la grève de la Harry Walker, Oriol Solé prend la décision de passer à un autre stade de lutte, proposant ce qui constituera un véritable saut qualitatif dans les trajectoires politiques de ces militants : le passage à la prise des armes43. A partir de décembre 1970, Oriol Solé et « Vive la Commune » s’investissent fortement dans la campagne toulousaine de solidarité avec les prisonniers de ETA jugés à Burgos ; ce travail collectif avec des visées d’objectif politique commun s’ajoute à la participation qu’Oriol Solé avait déjà effectuée depuis le mois d’octobre dans les actions réalisées par « Vive la Commune ». Avec l’expérience des actions réalisées auparavant, il est décidé de perpétrer aussi à cette occasion des attentats contre des intérêts espagnols, ce qui se traduisit par cinq attaques contre des représentations espagnoles entre le 16 et le 26 décembre : une bombe au consulat espagnol, la destruction du bureau d’Iberia, et trois attaques contre le Centre Espagnol. Le chemin qui mène à la constitution d’un groupe disposé à utiliser la « violence révolutionnaire » pour « appuyer les luttes de la classe » était clair : des contacts sont pris avec différentes branches de ETA pour l’approvisionnement de quelques armes, et le vol de la presse qui sera utilisée pour éditer la brochure contre les élections syndicales est réalisé. Le jour suivant cette action, le 19 janvier 1971, lors d’une rencontre à Toulouse à laquelle participèrent Oriol Solé, Rouillan et Oller, il fut décidé, selon Oriol Solé, de « l’élargissement du noyau NC Nuestra Clase avec Vive la Commune : création du noyau radical 1000 », c’est-à-dire, de la constitution du « 1000 » (comme cela aurait pu être « 100 » ou « 10 000 », qui symbolisait la volonté d’impliquer beaucoup de personnes dans le nouveau projet44), un groupe prêt à réaliser des actions armées (expropriations) et organisé en « commandos » pour appuyer le mouvement ouvrier le plus radical de Barcelone. Composé de « toulousains »45, le 1000 a un lien avec l’ET de Barcelone à travers Ignasi Solé, lequel, en plus d’être un lien, se chargera des tâches d’infrastructure, d’information et de contacts avec d’autres organisations. Ce nouveau groupe prétend incarner une rupture avec la pratique politique menée jusque-là par ses fondateurs, en défendant le passage aux actions armées ; cependant, les vieilles conceptions politiques de ses membres, tant les anarchisants que les « guérillero-tiers-mondistes », ne disparaîtront pas complètement, comme nous le verrons plus tard. Dans un petit document écrit un an et demi plus tard, Oriol Solé explique sommairement les raisons de la création de ce groupe, en ajoutant une chronologie détaillée des actions réalisées d’octobre 1970 à août 1972 : « La consolidation du noyau d’avant-garde radical 1000, naît de la pratique radicale du MORC Movimiento Obrero Revolucionario de la Clase, c’est-à-dire à la fin 1969. En 1970, le noyau extérieur Nuestra Clase prend l’initiative politique de passer à un stade supérieur de lutte, puisque le noyau intérieur Nuestra Clase ne passe pas à un stade de radicalisation nécessaire de la lutte. Les premières conclusions du groupe extérieur 1000 sont : se lier à la lutte de classes en Occitanie, et influencer, grâce à la lutte dure, le noyau intérieur NC Nuestra Clase. »46

Par conséquent, il y a volonté de changer la pratique antérieure (pour Oriol Solé l’édition de brochures et les contacts avec le milieu ouvrier, pour les membres issus de « Vive la Commune » les actions de guérilla urbaine) et de passer à un stade de « lutte dure », c’est-à-dire, une « lutte armée » globale et vague (le concept « d’agitation armée » ne sera théorisé qu’à l’automne de l’année suivante), qui se concrétise par la réalisation d’actions qui requièrent la violence armée pour permettre aux différentes luttes ouvrières de parvenir à leurs fins ; c’est à partir de ce moment que l’on peut parler de la naissance du groupe qui sera connu sous le nom de « MIL », bien qu’à ce moment-là seul le chiffre « 1000 » soit utilisé. Tout de suite, le 1er février, la première attaque armée est tentée, visant une entreprise de transports de fonds ; le coup échoue à cause d’une secrétaire qui alerte la sécurité, ce qui provoque la première fusillade dans laquelle sont impliqués les membres du 1000, Oriol Solé et Rouillan, avec Oller comme conducteur47, dont ils échappèrent sans argent, mais saufs. Peu après, est tentée l’expropriation de l’argent des salaires impayés à Harry Walker qui, comme nous l’avons signalé, fut un échec, et, à partir de ce moment et jusqu’à la détention d’Oriol Solé à la fin du mois de mars, un minimum de seize actions seront réalisées, réparties en une « socialisation armée économique » réussie et quinze « récupérations armées de matériel » (vols de voitures, de livres dans les librairies de Toulouse et Perpignan, la plupart appartenant à des militants libertaires, pour les distribuer à Barcelone, etc.), en plus des passages clandestins de frontière de personnes et de matériel. Il n’est pas surprenant, cependant, que, juste au moment où la grande grève autonome de la Harry Walker dure depuis déjà un mois, et aux mêmes dates au cours desquelles commencent de manière non coordonnée, cependant, celles de La Maquinista et de Cispalsa, preuves palpables de la capacité de lutte du mouvement ouvrier barcelonais, Oriol Solé et ses compagnons décident de passer à d’autres stades de lutte parce que « le noyau intérieur Nuestra Clase ne passe pas à un stade de radicalisation nécessaire de la lutte », quand c’est précisément le noyau continuateur de Nuestra Clase qui est à l’origine de la grève de la Harry Walker. L’explication pourrait se trouver dans l’éloignement d’Oriol Solé avec la réalité sociale de Barcelone après plus d’un an d’exil, ce qui l’amènerait à penser que c’est par la réalisation d’actions « dures » qu’il serait possible d’influencer le groupe continuateur de Nuestra Clase, et, inversement, resserrerait son lien à partir de la seconde moitié de 1970 avec les mouvements radicaux de Toulouse, ce qu’il appelle par euphémisme « se lier à la lutte de classes en Occitanie », c’est-à-dire, sa participation dans des actions de guérilla urbaine de « Vive la Commune ». Il est également certain que dans la décision de passer à la phase de « lutte dure » l’isolement de la grève de Harry Walker a été pris en compte, dans le sens où malgré sa combativité et son caractère autonome, et malgré le fait qu’elle ait été le moteur de déclenchement d’autres grèves postérieures dans le même secteur, dès janvier, elle a clairement montré son incapacité à mettre en place une coordination des grèves et à devenir le déclencheur d’une grève générale, ou au moins d’une grève de toute la métallurgie barcelonaise. Quoi qu’il en soit, il est très significatif que les premières actions du 1000 (vol de presses, tentatives d’attaques à main armée pour aider économiquement les grévistes de Harry Walker) de même que leur présentation officielle dans une brochure en faveur du boycott aux élections syndicales soient en rapport avec les luttes de la classe ouvrière barcelonaise, ce qui démontre l’intention du groupe de se constituer seulement en tant que « groupe d’appui ». Justement, le transport de cette brochure vers Barcelone entraînera, selon Oriol Solé, la chute le 25 mars de « la moitié du Comité Central 1000 »48, au moment où Oriol Solé, en compagnie de Rouillan et Sánchez, est arrêté par la police française à Prada de Conflent, alors qu’ils voyageaient vers Puigcerdà dans l’intention de la passer en Espagne. Oriol Solé, sur lequel fut saisi un pistolet et qui conduisait une voiture volée en février à Carcassonne, sera condamné dans les procès futurs qui se tiendront à Perpignan – un pour possession et transport d’arme, l’autre pour vol de véhicule –, à trois et six mois de prison, Rouillan et Sánchez restant libres ; ce dernier ne participera plus jamais à aucune action du groupe49. Après « l’opération Anita », une tentative d’évasion au début du mois d’août avec un prisonnier de droit commun, López, surnommé « l’amant diabolique », qui échouera après cinq jours de poursuite, fait que sa condamnation augmente finalement de huit mois, après que son expulsion de France fut sérieusement envisagée ; condamné à dix-sept mois de prison, il en effectuera quatorze. Ainsi, Oriol Solé, l’un des éléments essentiels dans la coordination du groupe, restera « hors combat » pendant plus d’un an, du 25 mars 1971 au 29 mai 1972, accomplissant sa condamnation dans les prisons de Montpellier et Montauban. Son séjour en prison se ressentira sur la pratique armée qui restera pratiquement en suspens jusqu’à sa libération. Le reste du 1000, auquel se rallieront rapidement un autre frère Solé Sugranyes, Jordi (« Sancho ») et, en novembre, Salvador Puig Antich, est actif à Toulouse, Barcelone et Badalona, où se trouve le domicile de Santi Soler, refuge de beaucoup des membres du groupe à cette époque. Des plans pour une « campagne anti-tourisme » qui ne se concrétisera pas sont échafaudés, des actions entre l’été et octobre au cours desquelles sont obtenues quelques machines à écrire IBM et du matériel d’impression (qui vont finir entre les mains de militants autonomes liés aux Plataformas) sont menées, et une coordination avec le FAC en novembre est tentée. Le plus important de cette période en ce qui concerne cet aspect est le changement de scénario des actions que décide de réaliser le 1000 : de Toulouse il passe à Barcelone et ses alentours, bien qu’au cours de la période qui va de décembre à avril, aucune attaque à main armée n’est réalisée, car il est décidé d’effectuer un séjour d’entraînement à Toulouse50. Peu après la détention d’Oriol et le début de la langueur du 1000, à Barcelone, la coopération avec « l’EO » entre dans sa crise définitive, centrée autour de la question de l’approfondissement de la politisation des interventions : en avril, un membre de La Vieille Taupe se rend à Barcelone, et Díaz refuse de le rencontrer. A la fin du même mois la rupture entre le groupe de Díaz et Murcia, l’ET, et le 1000 se produit ; malgré cela, les relations entre quelques-unes de ces personnes continuent et une certaine collaboration persiste jusqu’à l’été de l’année suivante, dans la diffusion de matériel, d’information, etc. Etablir les causes de la rupture des relations politiques entre l’ET et « l’EO » est plus difficile que la question de l’unification avec celle-ci. Pour les membres du futur MIL, les raisons de la détérioration des relations et de la collaboration sont de la responsabilité unique de « l’EO » et sont dues fondamentalement à l’ouvriérisme syndicaliste de « l’EO » - avec son apolitisme qui en résulte – et au personnalisme de Díaz, peu disposé à la collaboration ; Santi Soler, en réponse à un questionnaire de Lotta Continua, écrira que « à partir de la fin de la grève H.W. les “bonzes“ se groupusculisent au sein des GOA, et la base crée des plate-formes, des comités, des commissions d’usine autonomes de toute super-structure et de sigle », et dont les positions idéologiques relevaient d’un « ouvriérisme syndicaliste, à partir de 70 avec l’influence de slogans conseillistes ; « conscience de classe trade-unioniste » (Lénine) »51. Le document le plus éclairant sur ce point est un brouillon de lettre à La Vieille Taupe de mai 1971, écrit par Santi Soler. Bien que la responsabilité de la rupture y soit attribuée exclusivement aux dirigeants ouvriers et que la raison invoquée soit seulement de type conjoncturel, elle est due au refus des dirigeants ouvriers de diffuser Révolution jusqu’au bout, à cause de son niveau excessivement théorique et de leur rupture unilatérale à venir sans plus d’explications, le brouillon permet de voir la fragilité des relations et le peu de considération qu’ont au fond les GOA pour « l’aide » offerte par l’ET, tant au moment de la lutte au sein des CFC contre BR et Fábregas qu’au moment de l’épisode de Révolution jusqu’au bout : « Nous aussi nous avons rencontré nos petites difficultés, quand les bureaucrates ouvriers ont boycotté nos apports . Au printemps 1970 les « léninistes » ont essayé de structurer de manière rigide le mouvement pour tenter de reconstruire leur groupe dissout . C’est alors que nous, sans aucun lien avec eux les CFC mais intéressés par leur avenir, avons écrit une critique dure contre le premier texte léniniste , mais les bureaucrates non-lénininistes, au lieu de profiter de ce moment pour développer une rupture nette avec le léninisme (ils auraient pu utiliser le bagage théorique et politique que nous avions fourni), n’ont pas voulu se confronter aux faits . Il n’ont pas su prendre l’initiative, et ce furent les léninistes qui se séparèrent d’eux au moment où le mouvement fut en recul. C’est à ce moment-là que les leaders non-léninistes nous demandèrent que nous leur clarifiions la situation par le biais d’un apport théorique : nous avons écrit une liste de thèmes fondamentaux pour le renouvellement théorique, en développant un peu ces thèmes, mais nous pensions que cela ferait l’objet de sessions de séminaire . Nous étions conscients du recul momentané et de l’occasion perdue 6 mois auparavant par les leaders non-léninistes, mais nous espérions qu’ils auraient pu constater le bien-fondé de notre critique du printemps précédent et l’inanité de leur position éclectique et « séparée ». Ils préférèrent que nous développions tous nos thèmes par écrit en 3 parties de 30 à 25 pages . Nous avons fait tout le texte par écrit, nous avons donné la première partie pour sa diffusion, et ils nous dirent qu’il serait meilleur de tout publier ensemble, ils l’ont édité (mis à part quelques pages que nous avons dû compléter) et au moment de la diffusion (peu après vos vacances de Pâques) ils nous dirent que le texte n’était pas compréhensible, qu’ils ne voulaient débattre ni de théorie ni de politique mais qu’ils ne le distribueraient pas, qu’ils ne nous éditeraient pas non plus une brochure sur les anniversaires de Paris et Kronstadt, qu’ils avaient des choses plus importantes à faire… Une rupture très « polie ».52 »

Pour les fondateurs des GOA, l’importance de l’ET était si petite qu’ils ne lui dédièrent pas une seule ligne, pour bien signifier le désintérêt qu’ils avaient pour ses apports. Cependant, il n’est pas difficile de deviner que leurs raisons se situaient dans l’activisme et « l’intellectualisme » des autres deux secteurs du groupe (le 1000 et l’ET) : l’activisme – particulièrement les « récupérations de matériel qu’avait faites le 1000, que les membres n’avaient aucun problème à revendiquer dans les pages du Boycott des élections syndicales, où en plus il était expliqué comment fabriquer un cocktail Molotov – ; et « l’intellectualisme petit-bourgeois » de l’ET, vu comme la tentative d’un minuscule et insignifiant groupe d’intellectuels extérieurs à la classe ouvrière qui essayait de dire aux ouvriers ce qu’ils devaient faire : comme en plus ses écrits avaient un niveau excessivement théorique, ils n’avaient donc aucune utilité. Après la rupture de la collaboration, le noyau ouvrier autour de Díaz et Murcia continuera en tant que GOA, lesquels, pendant la seconde moitié de l’année, entameront un important travail de propagande et d’édition, centré tant sur des aspects de l’histoire des mouvements révolutionnaires, depuis une perspective critique du léninisme et mettant l’accent sur le fait que les masses doivent tenir le rôle principal, que sur les luttes quotidiennes dans les quartiers et les entreprises. Ainsi, paraît Notes pour une analyse de la révolution russe, de Barrot – un texte qui avait été très travaillé et discuté par les membres de Plataformas53 –, Les conseils ouvriers en Hongrie, La lutte de Sta. Coloma – sur la mobilisation populaire pour la construction d’une clinique qui garantirait une assistance médicale digne dans cette localité –, et La lutte contre l’exploitation dans l’entreprise, au même moment où commençait l’édition de quelques bulletins non numérotés, Grupos Obreros Autónomos informan ; ainsi donc, des membres de ce groupe seraient les principaux responsables de la rédaction et de la publication du livre Harry-Walker. 62 jours en grève. Pour sa part, à partir de ce moment, l’ET et le 1000 souffrirent d’un grand isolement, qui ne sera jamais total puisqu’ils continueront à maintenir des contacts avec d’autres personnes appartenant aux Plataformas qui ne participeront pas aux GOA ; à partir de l’année suivante, de plus, un noyau composé d’ouvriers assurera la future diffusion des éditions et l’échange d’information. Ce qui doit être souligné, c’est que, à partir de la rupture avec Díaz et Murcia, les chemins divergent de façon définitive et les futurs membres du MIL-GAC perdent un lien avec le mouvement ouvrier, probablement le plus important, celui avec un groupe relativement modeste mais qui avait eu un poids particulier dans le mouvement ouvrier barcelonais ; cependant, pour ce noyau « groupusculisé » dans les GOA les choses n’iront pas mieux non plus, et il survivra seulement deux ans, malgré son caractère ouvrier et son expérience passée dans les CC.OO., sans parvenir dans ce laps de temps à récupérer la place et l’influence qu’il avait eus pendant la période 1969-197054. Les contacts avec La Vieille Taupe, qui inspiraient si peu d’intérêt aux personnes qui constituaient les GOA, dans cette conjoncture, stimulent un peu plus l’ET, spécialement Santi Soler, dans la clarification théorique.55 De fait, nous nous retrouvons à partir de là avec l’un des éléments les plus importants qui puissent nous aider à comprendre la pensée politique du MIL-GAC, pensée tout à fait originale dans l’Espagne de cette époque. A partir du premier contact avec La Vieille Taupe le 10 août 1970, la relation entre les deux membres du binôme ET-La Vielle Taupe ne cesse de s’affirmer, surtout avec la correspondance qui commence en septembre 1970 et qui s’accélère à partir de la fin de la grève de la Harry Walker. Dans cette correspondance, à laquelle s’ajoute l’envoi d’exemplaires de Cahiers Spartacus, Informations Correspondance Ouvrières, Invariance ou Socialisme ou Barbarie, ils tentent de clarifier, d’un côté, les positions théoriques qui se traduisent par un rapprochement presque total de Santi Soler avec les positions de Barrot, sauf, comme nous l’avons déjà signalé, sur le thème de l’organisation, sur lequel ce dernier avance encore la nécessité d’un parti, et critique la mythification de la forme « conseil »56, quand Santi Soler acceptera que les conseils soient seulement révolutionnaires dans la mesure où leur contenu est communiste, mais il continuera à rejeter la « groupusculisation ». D’un autre côté, une collaboration politique s’établit, qui semble échouer après un voyage de Santi Soler à Paris à la fin d’octobre 1971, sans que cela ne signifie, cependant, une quelconque rupture des relations ou de la communion d’idée. La lecture de cette correspondance, même fragmentée, pourrait servir à elle seule à démonter quelques-uns des mythes qui ont été créés autour du MIL. Dans la première lettre reçue de La Vielle Taupe, les termes de la discussion sont posés, en réponse à l’envoi de Marxisme dans les années 70, première version du Mamotreto, finalement intitulé Révolution jusqu’au bout : « Nous voudrions entamer des discussions théoriques de manière sérieuse et continue. (…) Dans cette lettre vous trouverez notre opinion sur les points les plus importants et nous essayerons de vous livrer des analyses rapides et simples quant aux idées sur lesquelles nous ne sommes pas d’accords. Il est clair que, pour l’essentiel, nous pensons de la même manière »57. Leur objectif est clair, coïncidant avec le groupe de Barcelone, et il est exprimé dans une lettre postérieure de Barrot : « « Naturellement nous serions heureux de poursuivre la discussion sous la forme qu’il vous plaira de choisir, et éventuellement par une rencontre. Pour nous l’essentiel est la question du programme communiste : comment la révolution communiste détruira l’échange, la valeur, le salariat ».58 La réponse de groupe de Barcelone se fera le 15 mars 1971, dans une lettre qui nécessita au moins trois brouillons ; l’identification avec « La Vieille Taupe » est tellement grande que, dans ces brouillons, Santi Soler signera, et cela ne sera pas la seule fois, « les nouvelles taupes ». Dans cette réponse, dans laquelle est mis l’accent sur l’intérêt de maintenir des discussions théoriques « de manière sérieuse et continue », mais seulement si celles-ci s’insèrent dans une pratique réelle, Santi Soler informe de nouveau les membres de la librairie de la mise en route du projet d’élaboration du texte théorique sous le titre provisoire de Marxisme années 70, dans lequel se trouvent tant les coordonnées politiques du marxisme révolutionnaire dans lequel le groupe évolue, que l’importance qu’ils donnent à l’orientation politique de La Vieille Taupe59. Cette clarification théorique fera, par exemple, que « les nouvelles taupes » éliminent de leur vocabulaire, sous l’insistance des « vieilles taupes », le concept « d’autogestion », arrêtent de caractériser l’URSS en tant que « mode de production bureaucratique » pour la considérer comme une forme de capitalisme, et approfondissent la notion théorique des conseils ouvriers, dont l’aspect révolutionnaire n’existe que s’ils constituent une phase transitoire (dictature du prolétariat) pour passer au communisme60. Dans la lettre, il est aussi fait allusion à l’un des principaux projets de l’ET, la constitution d’une bibliothèque, en insistant sur le fait que « il ne s’agit pas seulement de notre propre formation politique, d’essayer de dépasser certaines positions, etc. ; nous tentons de mettre en route une série de publications, une bibliothèque socialiste », pour laquelle l’avis des compagnons parisiens est souhaité, du fait de leur double-condition de participants à la lutte et de libraires ; et des membres de la librairie sont conviés à Barcelone. Ainsi donc, en avril 1971, comme nous l’avons déjà signalé, un membre de La Vieille taupe se déplace à Barcelone et les discussions et clarifications se poursuivent. Ensuite, la correspondance continue ; au motif de la rupture avec « l’EO » et en vue d’une réédition de Révolution jusqu’au bout, le groupe de Barcelone s’adresse à La Vieille Taupe en ces termes : « C’est-à-dire, nous ne voulons pas éviter des critiques mais bien au contraire : nous aimerions spécialement de centrer la critique politique dans la tentative de résumé des 3 dernières pages plutôt, nous attendons aussi d’autre sorte de critiques, et nous souhaiterions que vous nous indiquez aussi quelles questions trouvez-vous manquer et aussi quelles sont tout à fait superflues, élémentaires (ou pire ?). Nous sommes bien conscients que la genèse de ce texte est à l’origine de toute sorte de défauts formels, de quelque dispersion, de la manque d’une ligne assez forte pour unifier et marquer plus le texte, mais que cette genèse permet de situer les questions et les expliquer plutôt qu’à fermer la porte à la critique en justifiant tout ça. Nous tenons à nous identifier au texte, à sa circonstance, et à ses leit-motivs les plus ressortissants, parce que c’est ça la base de posterieurs débats, apports, etc., mais ça ne veut pas dire que nous rejetons toute la forme ni toute sorte de vulgarisation ; nous croyons qu’il y a des choses très réussies dans des champs moins centrals, aussi ; nous ne voulons pas laisser de côté ou cacher de possibles erreurs, réussites, discrepances ou quoi que ce soit. Bref : si nous projetions de faire une deuxième édition arrangée, devrait-elle avoir beaucoup de modifications substantielles à votre avis, et si oui, dans quel sens ? »61

En contraste avec le climat politique de « l’opposition officielle », qui fondera le 7 novembre le front populiste « Assemblea de Catalunya », dans lequel un oncle des frères Solé Sugranyes, Felip Solé i Sabarís, a un rôle important, la préoccupation révolutionnaire des membres du MIL projette un autre type d’action politique. Un voyage de membres de l’ET à Paris est programmé pour la fin octobre, pour continuer et approfondir différents thèmes de discussions théoriques et politiques, mais aussi pour parvenir à des résultats pratiques. Au programme, trois points principaux, deux théoriques et un pratique : la conjoncture révolutionnaire (le moment actuel de la révolution mondiale, au niveau global et par zones géographiques), des points de théorie (qu’est-ce que l’on entend par révolution), et le rôle politique de l’ET et du 1000 en tant que « révolutionnaires séparés », du fait que les liens avec le mouvement ouvrier continuaient à être faibles depuis avril62. Santi Soler, cependant, a développé un nombre important de critiques, centrées tant sur le plan théorique (« il y a des contradictions dans les derniers textes : savent-ils s’ils sont ou non séparés, s’ils sont ou non dirigistes, s’ils sont marxistes ou utopistes, s’ils sont anti-léninistes ou s’ils ont seulement des réticences ? »), que pratique (« Ne serait-ce pas qu’ils ne sont pas révolutionnaires mais avant tout libraires ? »)63. Un chemin propre aux révolutionnaires de Barcelone commençait à s’entrevoir, dans le sens où ils étaient plus intéressés dans la pratique politique et dans la connexion avec le mouvement ouvrier que les membres de La Vieille Taupe, dont l’activité pratique se limitait presque exclusivement à son travail de diffusion de littérature à la librairie et qui se dédiait principalement à la discussion et à la théorisation. La réunion, qui eut lieu à Paris du 25 au 27 octobre et à laquelle seul Santi Soler participa du côté barcelonais, traita des thèmes initialement prévus, ainsi que d’autres qui furent ajoutés par la suite ; parmi eux, clarifier les relations mutuelles (« le but du contact était de combler le très grand vide que l’abandon des relations avait créé ») et une tentative de discussion sur le texte Révolution jusqu’au bout que Santi Soler avait tenté de lancer et qui rencontra l’indifférence des « vieilles taupes », qui le considérèrent comme un « pot-pourri / plate-forme » (« ils ne voient aucun intérêt à discuter théoriquement de Mamotreto (…). Le ton est distant et supérieur : ils ne l’ont pas lu »). Le résultat sur les relations mutuelles est également négatif, car, occultées par une entente générale, elles ne sont pas approfondies : « à propos des relations, ils estiment superflu de parler de la construction de bases minimums de rien ou de discuter de cela : ils pensent qu’il est évident que nous nous entraidions parce que, tant eux que nous, nous sommes tous membres du parti communiste international »64. Pour l’ET ce n’est pas assez : face à son isolement et ses perspectives de nécessité d’une attitude politique, la position excessivement littéraire de La Vieille Taupe est insuffisante ; la réunion, par conséquent, semble en finir avec les relations politiques, bien qu’il soit proposé de poursuivre les contacts, surtout écrits, pour avoir un contraste d’opinions qui servirait non seulement à chercher une ligne théorique mais aussi des suggestions, et pour assurer l’échange de documentation et l’approvisionnement de matériel littéraire65. Malgré ce refroidissement des relations politiques, les contacts avec Barrot (la librairie La Vieille Taupe ferme en décembre 1972) continueront pendant toute cette période, et en 1972-73, ils retrouveront leur sens originel d’orientation politique, jusqu’à la dernière réunion avec Barrot qui eut lieu pendant le congrès d’autodissolution d’août 1973 de la part de plusieurs membres du MIL-GAC.

El MIL : una historia politica Sergi Rosés Cordovilla Alikornio ediciones (Barcelone) 2002

Le MIL : une histoire politique Edictions Acratie 2007

Traduction : Mari Otxandi et Xipri Hartza (1ère édition en français, revue et corrigée de la 1ère édition en castillan)