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lundi 7 janvier 2008

SEBAS !

« Il a suffi d’un seul mot, un mot magique, et la prison s’éloigne »

sebas Jean-Marc Rouillan, arrive, le 17 décembre 2007 aux éditions Agone. (Photo AFP.)

Action directe. Jean-Marc Rouillan doit être mis en semi-liberté à partir d’aujourd’hui.

ÉRIC FAVEREAU Libération, lundi 17 décembre 2007

Ce matin, après plus de vingt ans d’incarcération, Jean-Marc Rouillan, 55 ans, ancien cofondateur de l’organisation armée d’extrême gauche Action directe, passera la journée dehors, dans une maison d’édition à Marseille, où il travaillera comme secrétaire de rédaction. Et, la nuit, il retournera en prison. Bénéficiant ainsi d’un régime de semi-liberté.

Rouillan, libre ou presque… A-t-il changé ? A-t-il fait « acte de repentir », comme l’exigeait implicitement la chancellerie ? Qui est-il, après près de huit mille jours et huit mille nuits en prison, dont plus de deux mille enfermé dans un isolement total ? Depuis des années, Rouillan l’a dit et répété : « Pour tenir en prison, il faut être extrêmement méthodique. » Rouillan a tenu. Il a écrit. Beaucoup. C’est sa façon « de poursuivre le combat ». Septembre 2007, dans le journalsur Internet CQFD, il a ainsi raconté cette journée si spéciale au cours de laquelle le tribunal d’application des peines devait examiner sa demande de placement en semi-liberté.

Chaloupe. Il a un style qui lui ressemble, sérieux et grave, juste aussi. « Depuis l’aube, écrit-il, je tourne en rond. Pour tromper mes vieilles habitudes de taulard, j’ai bien essayé de donner le change, mais je n’ai pas pu. Impossible d’écrire une seule ligne … Décidément le temps ne passe plus. Je suis atteint du virus des libérables. Moi qui, hier encore, semblais ne pas avoir assez de tout ce temps pour faire ce que j’avais à faire… A cette heure, chaque seconde de prison est devenue un poison… Et juste à cet instant, le journaliste annonce : "Et on vient de l’apprendre… le tribunal de l’application des peines accorde la semi-liberté à Jean-Marc Rouillan…" Après une seconde pour bien réaliser, nous nous embrassons. Le mot "liberté" est pr ononcé pour la première fois après vingt et un ans de régime de haute sécurité… Je suis mal à l’aise. Je ressens la vague impression d’être le miraculé, dégotant une place dans une chaloupe de sauvetage alors que le bateau coule. Il a suffi d’un seul mot, et je suis si différent d’eux. A la vitesse du son, j’ai franchi la frontière et n’intègre plus leur communauté d’hommes punis. D’ailleurs les taulards ne me considèrent déjà plus comme un des leurs et ce qui m’entoure a changé radicalement de couleur. Je survivais entre quatre murs gris, et à présent le carré de ciel limpide et bleu m’attire à lui…Il a suffi d’un seul mot, un mot magique, et la prison s’éloigne déjà et me lâche à quai. »

Dans la petite galaxie des militants d’Action directe, Jean-Marc Rouillan a toujours eu une place à part. C’était le chef, du moins le leader. Il a reconnu toutes les actions du groupe, alors que, selon de nombreuses sources, il n’a jamais tiré directement sur des personnes. Il purgeait deux peines de réclusion à perpétuité pour sa participation aux assassinats du général René Audran le 25 janvier 1985 et du PDG de Renault, Georges Besse, le 17 novembre 1986. Des condamnations assorties d’une mesure de sûreté de dix-huit ans, qui avait pris fin début 2005.

« On parle à l’ex térieur d’un homme dur, buté. Moi, je connais un homme plein d’humour, drôle. C’est quelqu’un qui est très facile à vivre, qui s’adapte avec beaucoup de facilité », détaille Helyette Bess, sa vieille amie. Pendant des années, les militants d’Action directe vont vivre « dans un isolement total ». En août 1998, Libération publie des articles dénonçant « ses conditions » de détention. Le PCF, sous la houlette de Henri Malberg, décide alors de se battre « pour le respect des droits de l’homme ». « C’est ainsi que j’ai été amenée à le visiter en prison », raconte Catherine Vieu-Charrier, militante et élue communiste de Paris. « On ne parlait pas politique, il savait ma position. » Puis elle ajoute : « Il adorele cinéma, il pouvait raconter tous les films de Tati à l’image près. Ce qui l’a abattu, c’est le cancer de Joëlle Aubron. »

Réadaptation. Le décompte des années s’allonge.« On lui demandait des remords, de dire haut et fort qu’il rejetait la lutte armée », raconte son avocat, Jean-Louis Chalanset. « En droit, le repentir n’est pourtant pas une condition nécessaire pour une mise en liberté. Pour en bénéficier, il faut selon la loi un projet de réadaptation réel, et pas de dangerosité. » Rouillan rentre pleinement dans le schéma, travaillant comme correcteur pour une maison d’édition, Agone. Mais rien n’y fait, et Rouillan reste en prison. Joëlle Aubron, après avoir bénéficié non sans mal d’une grâce médicale en 2004, est morte en août 2006. En août 2007, Nathalie Ménigon - avec qui Jean-Marc Rouillan s’est marié en prison en 1999 - bénéficie d’un régime de semi-liberté.

Devant le tribunal d’application des peines, Jean-Marc Rouillan s’est défini toujours comme « révolutionnaire ». Et a expliqué que « la disparition du bloc soviétique fait que la lutte armée n’est plus d’actualité ».

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SEBAS

Jean-Marc. Demain, les révolutionnaires...

Et pendant que nous y étions, au cours de cette petite visite sur le site Action Directe enfin réaccessible, un deuxième texte de Jean-Marc publié dans Junge Welt il y a plus d’un an (Joëlle vivait encore) et qui pose clairement le contexte politique des libérations.

Le 26 février prochain, nous entrerons dans notre 20 ème année de prison. Le temps a passé. Il n’y a plus d’URSS, plus de monnaie nationale, plus de mur de Berlin...

Et depuis une décennie, la bise réactionnaire souffle sur l’Europe entière. Les néo-conservateurs accaparent les espaces politiques, médiatiques et culturels. La misère s’est durablement installée comme les discriminations sociales et raciales. Les oppositions ont été désarmées et muselées dans les limites d’un protestataire chronique. Nous avons suivi ces bouleversements à travers les barreaux de nos cellules de haute sécurité. Et pas un jour ne s’est écoulé sans qu’un donneur de leçon nous rappelle que ce qui constituait notre époque n’existe plus. Qu’une page a été définitivement tournée. Mais si les conditions historiques qui dominèrent notre combat ont en effet considérablement évolué, notre détention politique est toujours étranglée par le même chantage : repentir contre libération. Les gouvernements se succèdent et pour l’essentiel pas grand-chose ne se transforme dans cette orientation répressive. Aux politiques de dissociation collective des années 80 se substitue la pression individuelle. S’il désire revoir le dehors, le prisonnier doit proclamer son état de pénitence. De nos jours, les regrets publics d’avoir participé à des actes « condamnables » et les gages d’amendements comme ils disent, relèvent de l’individualisation s’inscrivant dans le projet global de criminalisation Le prisonnier se pose en collaborateur d’une bourgeoisie dont le projet est d’éliminer tout contenu politique à la contestation radicale des années 70-80. Ne rien laisser à l’historique si ce n’est le fait divers. Et ainsi en finir une fois pour toute avec une expérience révolutionnaire ayant mobilisé des milliers de combattants sur tout le continent.

Que les magistrats cessent donc de répéter qu’il s’agit là d’une affaire de droit et de loi. Nous avons terminé nos peines depuis plus d’un an. Mais nous restons en prison à cause de nos seules opinions politiques. Voilà la vérité. Et qu’ils n’en doutent pas, NOUS NE SERONS JAMAIS LES AGENTS DU DÉSARMEMENT DE NOTRE CLASSE ET DE LA RÉÉCRITURE DE SON EXPÉRIENCE PRATIQUE. En conséquence, nous persisterons en prison autant de temps que le reniement de nos engagements révolutionnaires aura sa place dans la balance.

Avant nos arrestations, l’Etat a fait de nous quatre l’exemple à abattre. Il a pensé y parvenir par la torture blanche et des années d’isolement total. N’y parvenant pas politiquement, il s’est acharné d’autant plus à notre destruction physique. Et aujourd’hui, l’état de santé de Joëlle, Nathalie et Georges en est le cruel révélateur.

Pourtant et quoiqu’il nous en coûte face à la vengeance d’Etat, nous revendiquons notre activité au cours des dix ans d’existence de notre organisation et au-delà nos parcours depuis mai 68. Nous assumons nos responsabilités collectives. Certes, notre combat critique a été violent, mais en conséquence, il exige de nous autre chose qu’une attitude de légèreté. Dans l’inconséquence et à l’irresponsabilité ambiante, je comprends bien que cela choque et paraisse intolérable aux maîtres de l’heure. D’ailleurs le ministre de la justice se scandalise alors que, sur un lit d’hôpital Joëlle refuse toujours de se repentir. Et il pérore qu’il ne libérera les autres qu’une semaine avant leur mort.

L’histoire ne sera pas totalement réécrite et ainsi désarmée tant que nous et d’autres camarades, résisterons. D’ailleurs les autocritiques sont si convenues qu’on y lit en filigrane la pitoyable requête : « s’il vous plaît, laissez moi sortir ! » et au-delà une glorification de la répression « La prison a fait de moi un gentil garçon, bien intégré ». Mais qu’on ne nous raconte pas d’histoire, de nos jours, il y a mille et une raisons de rester un révolutionnaire anti-impérialiste, sans doute beaucoup plus qu’en 70, en 77 ou en 85. Il faudrait être aveugle et borné pour ne pas l’admettre. A force de massacres, la nature agressive des États impérialistes européens et américains n’est plus à démontrer, comme leur intention d’instaurer de nouveaux protectorats aux quatre coins de la planète. Et dans nos villes, grâce à une surveillance hautement militarisée, l’ordre garantit un régime d’apartheid social et ethnique. Pourtant la globalisation et l’extension de la crise économique, financière, politique et écologique du capital, ont forgé une situation augurée par nos anciens. LE FACE À FACE BOURGEOISIE IMPERIALISTE ET PROLÉTARIAT MONDIAL ATTEINT SON PAROXYSME. Un abyme incommensurable se creuse entre les intérêts d’une infime minorité de privilégiés et ceux de l’immense armée de prolétaires précaires, et donc entre l’exigence de la révolution et l’étranglement assassin de la contre-révolution. Jamais l’avertissement de Rosa n’a eu autant d’actualité : « SOCIALISME OU BARBARIE ». Demain les révolutionnaires s’engageront dans une nouvelle offensive. Ils reconquerront leur expérience historique, entière, de la Commune de Paris à la Roter Wedding. Mais également ils se nourriront de l’enseignement de nos deux décennies de lutte armée anticapitaliste et anti-impérialiste, et dans leur combat, ils le critiqueront et le dépasseront. Nous n’avons pas à marchander notre expérience passée avec le pouvoir en place, elle appartient à ces hommes et à ces femmes et à eux seuls.