SOMMAIRE | MIL, GAC, Mayo-37 : documents publics | 1973


dimanche 14 octobre 2007

Violence révolutionnaire

Trois petits textes issus de la brochure portant le titre "Violence révolutionnaire".
1) Vers le communisme
2) Réflexions sur la violence
3) Victimes de la répresion et victimes des "organisateurs de la solidarité"

VIOLENCE REVOLUTIONNAIRE

BARCELONA 73
B A R C E L O N A 7 3
B A R C E L O N A 7 3
BARCELONA 73
B A R C E L O N A 7 3
B A R C E L O N A 7 3

groupes autonomes de combat et éditions mayo-37

… le terrorisme et le sabotage sont des armes actuellement utilisables par tout révolutionnaire, ce terrorisme peut s’exercer par la parole et par l’acte…

ATTAQUER LE CAPITAL ET SES FIDELES GARDIENS – de l’extrême droite à l’extrême gauche – EST ICI LE SENS DE NOTRE PRATIQUE.

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INTRODUCTION

Le 16 septembre, après une expropriation à main armée à Bellver de Cerdanya, province de Lerida, Jose-Luis PONS et Oriol SOLE furent arrêtés par la garde civile, à la suite d’un échange de tirs, quand ils tentaient de passer la frontière.

Le 24 à Barcelone, et au moment de l’arrestation de trois camarades, Santiago SOLER, Javier GARRIGA, et Salvador PUIG, ce dernier, en tentant de fuir, fit usage de son arme blessant mortellement un inspecteur de la B.P.S., étant lui-même gravement blessé et conduit à l’hôpital.

Aux mêmes dates, la police intervient dans divers domiciles d’ouvriers connus et réalise une autre série d’arrestations. Tous les journaux d’Espagne mirent la nouvelle à la page des faits divers et tentèrent de faire de nous une « dangereuse bande de gangsters ». Peu à peu, à Barcelone, tous ceux qui connaissent nos activités commencent à se mobiliser pour faire en sorte que le mensonge policier ne parvienne pas à ses fins.

Nous pensons que la publication des textes qui suivent sera la meilleure source d’information sur nos activités.

Le premier texte, « Vers le communisme », est une reproduction de ce qui, en son temps, servit à définir le caractère de nos activités. « Réflexions sur la violence » est une série de notes explicatives, critiques et autocritiques du problème de l’agitation armée, postérieures à l’arrestation des camarades. Le troisième texte a un intérêt immédiat et tactique : tracer une ligne nette entre nous et les « organisateurs » de la solidarité.

G.A.C.- Editions Mayo-37

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VERS LE COMMUNISME

« Les révolutions prolétariennes… raillent impitoyablement les insuffisances, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n’abattre l’adversaire que pour que, tirant de la terre des forces nouvelles, il se dresse à nouveau gigantesque en face d’elles, prennent constamment peur à nouveau devant l’immensité de leur propre but, jusqu’à ce que soit créée la situation qui rend impossible tout retour en arrière ».

K. Marx ,Le 18 Brumaire

I- Après l’échec de la révolution internationale de 1848 et à partir de l’idéologisation de sa théorie, il était prévu que le système du Capital serait dans l’impossibilité de se reproduire à la fin du siècle.

En accord avec ladite théorie, les organes souverains de la lutte de classes et de la révolution socialiste étaient au nombre de deux :

- les syndicats réformistes
- les partis réformistes à la botte desdits syndicats et appliquant en leur nom une pratique politique de participation au parlement bourgeois.

Mais en réalité, le réformisme (partis et syndicats) sert seulement à renforcer la survie du système.

Au début du siècle, on a pu constater que le Capital se reproduit – contre la prévision des théoriciens du Mouvement ouvrier – et que par conséquent :

- le réformisme était totalement incapable de venir à bout du système du Capital par la seule dynamique du problème de sa reproduction (crises du système capitaliste : Belgique 1904, Russie 1905, Belgique 1906, théorisation de la grève sauvage par la Gauche Allemande, éclatement de la guerre impérialiste 1914-1918, Russie 1917, Allemagne 1918-19, Hongrie 1919, Italie 1920, fascismes, crise de 29, etc.).

- il restait donc clair que ni les partis parlementaires ni les syndicats réformistes n’étaient les organes de la révolution sociale mais seulement ceux de la contre-révolution du Capital (Allemagne 1919, Hongrie 1919, Russie 1921, etc.).

La révolution socialiste est freinée uniquement par des partis parlementaires et des syndicats réformistes, en même temps que se voit imposée – avec ou sans reproduction du Capital – une pratique anti-réformiste, c’est-à-dire, partisane dans son action de l’antiparlementarisme et de l’organisation de classe (syndicalisme révolutionnaire, barricades, terrorisme, conseils ouvriers, etc.).

Après les conséquences ultimes de la Crise mondiale (fascismes, krach de 29, guerre inter-impérialiste de 1939-1945, reconstruction de l’après-guerre, et, dans son sillage, possibilité d’une reconstruction du Capital en ces moments si critiques jusqu’à la crise du Capital suivante, etc.), après avoir vu les objectifs de la lutte anticapitaliste limités à ceux de la seule lutte antifasciste, non seulement se pose de nouveau la nécessité urgente de l’anti-impérialisme et de l’organisation de classe, mais aussi la nécessité de passer des objectifs purement antifascistes aux objectifs du Mouvement communiste, qui consistent, en cette phase de flux, en la Révolution internationale, l’abolition du travail salarié et le changement.

II- On ne peut comprendre les événements de mai 37 à Barcelone qu’en se référant à la réalité historique du moment : d’une part, la décadence du système capitaliste et, d’autre part, l’affaiblissement profond du mouvement ouvrier international. Voyons rapidement de quoi il s’agit.

Depuis la guerre impérialiste de 1914-1918, qui mena le capitalisme au bord de la révolution sur tout le continent, le système ne parvint à atteindre qu’une situation de fausse stabilité qui fut brusquement démentie par la crise mondiale de 1929 : le capitalisme avançait progressivement vers la barbarie qui culminerait avec la guerre mondiale de 1939-45.

Le déclin capitaliste fut très accusé dans un pays comme l’Espagne, où la classe dominante était constituée d’un mélange instable rassemblant une bourgeoisie industrielle faible – fortement dépendante des trusts étrangers –, et un large secteur en retard composé de féodaux, bourgeois, noblesse terrienne, grands domaines ecclésiastiques, qui exploitaient férocement la classe ouvrière et paysanne.

Avec la crise de 29, l’Espagne connut une fausse stabilité incarnée par la dictature de Primo de Rivera, qui entraîna dans sa chute jusqu’à la monarchie. Mais la République bourgeoise de 1931 ne pouvait pas faire plus que rendre manifeste la faiblesse congénitale de la classe dominante espagnole, dépourvue d’un pouvoir central solidement constitué et organisé, limitée à une très mince marge de manœuvre politique, sans classes moyennes assez importantes pour la soutenir, et confrontée à la puissante capacité combative d’une classe ouvrière et paysanne sensibilisée par les contrastes sociaux croissants (expression de la pauvreté économique du pays) mais modérée, par ailleurs, dans les insurrections sporadiques dans lesquelles cette misère la conduisait.

Le capital s’affrontait à la période de décadence du système en recourant à deux formes stratégiques apparemment opposées, mais au service des mêmes intérêts ; dans certains pays, jouant la carte du fascisme (Allemagne, Italie, Portugal…) ; dans d’autres, jouant la carte de la démocratie et rassemblant autour du programme du capital (New-Deal, intervention directe de l’Etat dans l’économie) toutes les classes sociales (fronts populaires). En Espagne, la bourgeoisie tenta en même temps les deux stratégies : d’un côté, l’autoritarisme fasciste (Sanjurjo 1932, Gil Robles 1933-35, Franco 1936) ; d’un autre, la « République démocratique », le front-populisme, l’union sacrée – autour du programme politique du capital –, de la bourgeoisie « avancée », des classes moyennes et des organisations ouvrières, de l’UGT et de stalinistes à la CNT-FAI elle-même.

C’est ce double jeu de la bourgeoisie espagnole qui explique que l’insurrection franquiste du 18 juillet 1936 fut quelque chose de plus qu’un simple putsch militaire et qu’elle ait joui indiscutablement de la complicité tacite de la République du Front Populaire. Cependant, la réponse parfaitement spontanée et irrésistible de la classe ouvrière parvint à modifier la situation en 24 heures, sortant de leur passivité les organisations ouvrières et rompant avec la sordide hostilité de la bourgeoisie républicaine qui, selon Alcala Zamora lui-même, n’aurait pas songé résister à Franco si elle n’y avait pas été forcée sous l’impulsion des masses.

Les faits parlent d’eux-mêmes. Précisément à partir du 19 juillet, le prolétariat, conjuguant sa lutte armée à la grève générale, parvient à porter la lutte sociale à son plus haut point de tension. C’est seulement à partir du 28 juillet, avec la fin définitive de la grève générale, que la bourgeoisie républicaine terrorisée peut recommencer à penser à son adaptation à la nouvelle situation, entérinant les faits accomplis, légalisant les expropriations, la répartition des terres, le contrôle ouvrier, l’épuration de l’armée et de la police, etc., pourvu que ces conquêtes acceptent de rester soumises aux nécessités de la guerre antifranquiste et de laisser de côté, au prétexte de la guerre, la nécessaire destruction du pouvoir politique de la bourgeoisie : l’Etat capitaliste.

Les milices prolétariennes, surgies spontanément de l’effervescence sociale, tombèrent rapidement sous la coupe d’un contrôle toujours plus grand du « Comité central des milices », organisme « prolétaire » dans la forme, mais sous le contrôle politique de socialistes, stalinistes, anarchistes et de partis bourgeois qui représentaient la majorité des délégués. Parallèlement, les collectivisations, destinées à placer les relations de production et de distribution sous le contrôle direct du prolétariat lui-même, virent leur fonctionnement soumis à l’instance suprême du « Conseil d’économie », ministère de l’Economie du gouvernement de la « Generalitat de Catalunya ».

La bourgeoisie conservait quelque chose de plus qu’un simple pouvoir de façade. Les rouages fondamentaux de l’Etat restèrent pratiquement intacts : l’armée (même si elle prit de nouvelles formes), la police (les corps de gardes d’assaut et la garde civile ne furent pas dissous et attendirent dans les casernes que vienne leur heure), et la bureaucratie (destinée à inspirer les décisions du Comité central des Milices et du Conseil d’économie dans le sens des intérêts de la bourgeoisie). La grève des masses initiale s’était transformée en une guerre qui opposait les ouvriers à d’autres ouvriers, des paysans à d’autres paysans, sous le contrôle de la bourgeoisie, tant dans le camp de Franco que dans celui de Companys et Azaña. Il était évident que même la victoire du camp antifasciste risquait de renforcer la bourgeoisie républicaine et de se retourner ainsi contre les intérêts de classe du prolétariat.

En plus du maintien des rouages de l’Etat et de l’obstruction quant aux réalisations de la révolution, tant sur le front qu’à son arrière-garde, vint s’ajouter le renforcement de la politique de la bourgeoisie par la Sainte Alliance des ugtistes, des stalinistes et de la direction de la CNT-FAI. La réaction stalino-capitaliste chercha sans cesse des occasions d’attaquer la révolution. A la fin avril, le ministère d’Ordre public essaya de mettre en pratique l’accord de la Generalitat qui interdisait la circulation et l’exercice de leurs fonctions aux patrouilles de contrôle : les travailleurs armés se postèrent dans des lieux stratégiques et désarmèrent 250 gardes envoyés par la Generalitat. Ainsi, la Generalitat envoya des troupes à la frontière pour remplacer les comités ouvriers qui la contrôlaient depuis le 19 juillet : ils furent repoussés et désarmés pour la plupart, de violents affrontements étant enregistrés, surtout dans la zone de Puigcerda. L’affrontement général et décisif était proche.

Il eut lieu précisément en mai 1937 quand la contre-révolution, accomplissant son travail préparatoire, jugea que le moment était opportun pour passer de l’offensive verbale à l’offensive armée, pour se lancer contre la révolution, la démanteler, l’obliger à reculer, l’anéantir. Ainsi, le 3 mai 1937, à trois heures moins le quart, le commissaire de l’Ordre public de la Generalitat, Rodriguez Salas (staliniste), à la tête d’une troupe de gardes d’assaut, essaya d’occuper le bâtiment de la centrale téléphonique (place de Catalogne), agissant sur un ordre signé par Aiguadé, conseiller de la Generalitat : les ouvriers de la centrale téléphonique répondirent aux armes par les armes. Immédiatement, sans d’autre appel que le bruit des premiers échanges de tirs, les ouvriers catalans se soulevèrent armes à la main, comme le 19 juillet, conjuguant la grève générale à la lutte armée, remplissant le pays de barricades et se préparant à prendre d’assaut la Generalitat au premier ordre du commandement suprême de la CNT-FAI. Comme la provocation fasciste de juillet 36, la maladroite provocation staliniste de mai 37 servit seulement à rendre manifeste la décision du prolétariat catalan de mener la lutte de classes jusqu’à ses ultimes conséquences.

Le gouvernement central réagit rapidement, tant sur le front politique que militaire, en envoyant en Catalogne, d’une part, deux représentants de la Sainte Alliance, les « ministres anarchistes » Garcia Oliver et Federica Montseny, et, d’autre part, 5 000 gardes d’assaut, pendant que les navires de guerre pointaient leurs canons sur Barcelone. Face à la répression conjointe du pouvoir de la bourgeoisie, des organisations ouvrières contre-révolutionnaires (UGT, stalinistes) et de la direction de leur propre organisation – CNT-FAI –, la dernière tentative du prolétariat armé de sauver la révolution fut écrasée, non sans résistance. Le mouvement révolutionnaire désarmé physiquement et moralement, la victoire franquiste n’était plus qu’une question de temps.

POUR GARANTIR LA REVOLUTION, IL NE SUFFIT PAS QUE LES MASSES SOIENT ARMEES ET QU’ELLES AIENT EXPROPRIE LA BOURGEOISIE : IL EST INDISPENSABLE QU’ELLES DETRUISENT DE HAUT EN BAS L’ETAT CAPITALISTE ET ORGANISENT LEUR PROPRE SYSTEME, IL EST INDISPENSABLE QU’ELLES SOIENT CAPABLES DE COMBATTRE LES IDEES REPRESENTEES PAR LES LEADERS STALINISTES ET LES REFORMISTES AVEC LA MEME RIGUEUR QUE LORSQU’ELLES ATTAQUENT LES CAPITALISTES INDIVIDUELS ET LES LEADERS DES PARTIS BOURGEOIS.

A partir de mai 1937, toute tentative révolutionnaire qui ne tiendrait pas compte de cette expérience se condamne purement et simplement à l’inexistence. Attaquer l’Etat, s’affronter sans hésitation à la contre-révolution stalino-réformiste : tels sont les traits distinctifs de la révolution qui se dessine.

III- La résurgence révolutionnaire actuelle ne peut se comprendre qu’en référence à la réalité historique du moment : d’une part, à la décadence du système capitaliste et, d’autre part, au dépassement de la dépression profonde à laquelle a été soumis le mouvement ouvrier international. Voyons rapidement de quoi il s’agit.

La défaite en 1937 du dernier bastion révolutionnaire n’était rien d’autre que le prélude de la contre-révolution internationale avec toute sa barbarie : guerre mondiale, camps de concentration, terreur atomique. Le capitalisme, dans sa phase de décadence, doit recourir à des moyens aussi brutaux et expéditifs pour prolonger les contradictions du système : grâce à la guerre – destruction pure et simple des moyens de production, des marchandises et des hommes –, le marché était temporairement dégagé pour pouvoir entreprendre un nouveau cycle d’accumulation du Capital. Il était nécessaire que l’essor économique d’après-guerre arrive à maturité pour que les contradictions du système apparaissent de nouveau.

Avec la guerre mondiale, le prolétariat international a vu ses horizons révolutionnaires se fermer en voyant ses énergies soumises aux intérêts du dit « bloc allié » qui réunissait en son sein les démocraties bourgeoises et l’Union soviétique qui assuma définitivement le rôle de puissance impérialiste. L’après-guerre servit uniquement à soumettre la classe ouvrière à un procès d’exploitation croissant, de vaste reconstruction de l’appareil productif, d’intensification des rythmes de productivité, d’augmentation du taux de plus-value, et, en définitive, d’intégration morale et physique au programme politique du Capital.

Cette intégration au programme du Capital fut à la charge non seulement du pouvoir direct de la bourgeoisie et de son Etat, mais aussi des organisations ouvrières (syndicats, partis socialistes et communistes), consacrées à l’encadrement du prolétariat par le biais de structures fortement hiérarchisées et bureaucratisées qui négocient, au nom du prolétariat, des pactes avec la bourgeoisie. Mais, à mesure que le nouveau processus d’expansion du Capital voyait ses objectifs atteints, et à mesure que le développement des forces productives dépassait les conditions spécifiques de la phase de reconstruction de l’après-guerre, les contradictions du système apparurent de nouveau en pleine lumière laissant clairement entrevoir l’alternative révolutionnaire au programme politique du Capital.

Les dites « grèves sauvages » (c’est-à-dire, les grèves entreprises en marge du syndicat et des organisations d’encadrement, et très souvent contre eux) vont prendre chaque fois plus d’importance et de force dans les pays développés : une fraction croissante de la classe ouvrière est décidée, ne serait-ce qu’au nom de la simple efficacité, à ne pas confier ses revendications aux organisations traditionnelles, à donner à ses luttes une organisation autonome : à assumer par elle-même la défense de ses intérêts. Ces « grèves sauvages », qui ont, au début, l’apparence de mutineries isolées, se transforment en de vastes mouvements de « grève sauvage générale » : ainsi en Belgique en 1960-61, en France en 1968, en Pologne en 1970-71.

Avec cela, l’encadrement du prolétariat, à travers ses rouages traditionnels de maintien du système, entre définitivement en crise. C’est seulement l’annonce d’un vaste mouvement du prolétariat international pour détruire les relations sociales existantes (travail salarié, exploitation de l’homme par l’homme), et imposer son propre système : le Communisme. Ce qu’il y a de nouveau dans les luttes actuelles et leur force révolutionnaire réside en ce que les conditions de la révolution communiste existent déjà aujourd’hui : son déclenchement n’est qu’une question de circonstances. Le capitalisme se trouve effectivement menacé par la plus petite étincelle.

La lutte quotidienne de la classe ouvrière dans notre pays en atteste. Le mouvement ouvrier espagnol est en train de vivre de nos jours le passage des luttes « sauvages » à la marge de ses avant-gardes dirigistes à la constitution de son Organisation de classe. D’importantes fractions du mouvement ouvrier, dans leur lutte quotidienne contre le capitalisme, se voient contraintes de rompre avec des organisations incarnant toujours plus des entraves à leur avancée. La rupture avec le réformisme du PC et des Comisiones obreras contrôlées par lui fut seulement un premier pas vers l’Organisation de classe. Ensuite, le prolétariat a dû s’affronter avec la même rigueur aux tentatives d’implantation de nouveaux dirigismes au sein du mouvement ouvrier anti-réformiste de la part de tout un essaim de groupuscules et « d’avant-gardes ». Le contenu de la lutte de ces dernières années est en train de prendre forme, en s’organisant, en se généralisant, en posant clairement les conditions qui caractérisent l’Organisation de classe du prolétariat. La classe ouvrière prend conscience de sa situation au cours de la lutte elle-même ; elle s’organise sur sa propre base, dans les usines et les quartiers ; elle n’admet pas de séparation entre dirigeants et exécutants au sein de l’organisation révolutionnaire.

La classe ouvrière incarne par elle-même la négation de la société actuelle, et c’est en elle que se situent les intérêts révolutionnaires de la société ; dans les moments de crise révolutionnaire, la classe n’a besoin de se consacrer à aucune recherche théorique sur sa propre mission, car dès lors qu’elle se soulève, elle trouve immédiatement et automatiquement le contenu et le matériel de son activité révolutionnaire : abattre les ennemis, prendre les mesures qui lui sont dictées par les nécessités de la lutte. Les conséquences de ses propres faits la poussent à aller de l’avant. Bien qu’afin de maintenir la « révolution en permanence » au siècle passé il ait été nécessaire, du fait du faible développement du capital, de mettre en place une série de mesures transitoires, destinées à terme à l’abolition du travail salarié, aujourd’hui, inscrire quelque programme « minimal », « d’intervention » ou de « transition » que ce soit dans notre activité, de même que lutter pour le « socialisme en Espagne », équivaut à empêcher le mouvement international vers le communisme d’aller de l’avant, et le fait même reculer. La conséquence du développement et de l’internationalisation du Capital, de la lutte chaque fois plus manifeste entre Capital et prolétariat, est que le mouvement réel se développera au cours de la prochaine crise, de telle façon que le programme communiste se réalisera automatiquement, le capital dans son développement ne faisant rien d’autre que nous rapprocher toujours plus du stade supérieur du communisme.

Nous, révolutionnaires, accélérerons ce processus dans la mesure où nous sommes conscients de cela et où nous luttons avec détermination en ce sens. Le communisme sera international ou ne sera pas. La classe ouvrière est révolutionnaire ou n’est pas. Toute société, ou parti politique, est encore la société actuelle. Après la chute de la vieille société, une nouvelle domination de classe surgira-t-elle, incarnée par un nouveau pouvoir politique ? Non, la condition de l’émancipation de la classe ouvrière est l’abolition de toutes les classes. Si le prolétariat d’aujourd’hui est révolutionnaire, il est avant tout apolitique, ou mieux encore, antipolitique. La dictature du prolétariat est la domination dictatoriale de la démocratie et, logiquement, de la politique.

En ce qui concerne ceux avec qui nous devons travailler quotidiennement dans l’entreprise révolutionnaire depuis la première Internationale, nous avons le guide pour l’action : l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Il est clair que nous ne pouvons pas, en conséquence, travailler avec des gens qui déclarent ouvertement que les ouvriers sont trop incultes pour se libérer eux-mêmes, et qu’ils doivent être libérés d’en haut, c’est-à-dire par les grands et petits bourgeois philanthropiques.

Nous, en 1973 comme à tout moment, luttons pour la révolution et pour l’Organisation de classe qui la rendra possible.

IV- Il n’y a pas de pratique communiste possible sans lutte systématique contre le mouvement ouvrier traditionnel et ses alliés. Inversement, il n’y a pas d’action efficace contre eux s’il n’y a pas compréhension claire de leur fonction contre-révolutionnaire. Jusqu’à maintenant, toutes les stratégies révolutionnaires ont essayé d’exploiter les diverses difficultés rencontrées par la bourgeoisie dans sa gestion du Capital. Quand ils ont renversé les bourgeois affaiblis, ils ont organisé le capitalisme. Si les bourgeoisies étaient fortes, ils ont été condamnés à la misère. Et aujourd’hui, c’est le prolétariat qui refuse ces stratégies et impose la sienne : la destruction du capitalisme, en refusant sa condition de classe. Aujourd’hui, la classe ouvrière attaque le Capital dans toutes ses manifestations d’exploitation : encadrement, autoritarisme, exploitation, etc. L’unique forme d’action possible est la violence révolutionnaire par le biais de l’acte et de la parole.

Ses fractions les plus avancées s’organisent pour réaliser des tâches révolutionnaires concrètes, tant dans les usines que dans les quartiers : contre la CNS, contre les CC.OO. bureaucratisées et réformistes, contre le PCE et les groupuscules les plus variés, les plaçant au même niveau que les gestionnaires actuels du Capital (la bourgeoisie). La consolidation de la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière est l’auto-organisation sur les lieux de travail, grâce aux comités d’usine, dans les quartiers, à travers la coordination et la généralisation de la lutte, en appliquant la ligne de la lutte de classes, la ligne communiste.

V- La société actuelle a ses lois, sa Justice, ses gardiens, ses juges, ses tribunaux, ses prisons, ses délits, sa « normalité ». Face à cela, une série d’organes politiques apparaissent (partis et syndicats, réformisme et gauchisme, …), qui feignent de contrecarrer cette situation, alors qu’en réalité ils ne font rien d’autre que consolider la société actuelle. La justice dans la rue ne consiste en rien d’autre que de dénoncer et attaquer toutes les mystifications de la société actuelle (partis, syndicats, réformisme, gauchisme, lois, justice, gardiens, juges, tribunaux, prisons, délits, c’est-à-dire, sa « normalité »). Le refus de ce conformisme dans l’action pratique entraîne jusqu’à ses ultimes conséquences une critique unitaire du monde. Par critique unitaire, nous entendons la critique globale de toutes les zones géographiques où s’implantent les différentes formes de pouvoir de séparation socio-économique, ainsi que tous les aspects de la vie.

Cela ne tend pas seulement à la simple autogestion du monde actuel par les masses, mais à sa transformation ininterrompue, à la décolonisation totale de la vie quotidienne, à la critique radicale de l’économie politique, à la destruction et au dépassement de la marchandise et du travail salarié. Une telle association refuse toute reproduction en son sein des conditions hiérarchiques du monde dominant. La critique des idéologies révolutionnaires n’est autre chose que le démasquage des nouveaux spécialistes de la révolution, des nouvelles théories qui se situent au-dessus du prolétariat.

Le « gauchisme » n’est rien d’autre que l’extrême gauche du programme du Capital. Sa morale révolutionnaire, son volontarisme, son militantisme, ne sont rien d’autre que des produits de cette situation. Ils sont destinés à contrôler et diriger la lutte de la classe ouvrière. Ainsi, toute action qui n’a pas de perspective critique et qui ne refuse pas totalement le capitalisme reste imbriquée en lui et est récupérée par lui. Aujourd’hui, parler d’ouvriérisme et de militantisme, et le mettre en pratique, c’est vouloir éviter le passage au Communisme.

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Bien loin de s’opposer aux prétendus excès, aux exemples de vengeance populaire contre des individus haïs ou des édifices publics auxquels ne se rattachent que des souvenirs odieux, il faut non seulement tolérer ces exemples, mais encore en assumer soi-même la direction.

K. Marx.

REFLEXIONS SUR LA VIOLENCE

Ces actes n’avaient pas de but politique dans le sens où la politique consiste à agir sur les autres, à regrouper, à constituer un pouvoir reconnu qui cherche une assise dans la société.

Les expropriateurs ne prétendaient pas être les nouvelles « stars » salvatrices du peuple et du prolétariat (1), ils n’avaient pas pour ambition de frapper à tout prix l’imagination des gens, mais leur principal objectif était de se procurer les moyens financiers nécessaires à la perpétuation de leur pratique, qui ne se limitait pas, dans l’absolu, à organiser une organisation armée.

I. On pourra nous reprocher d’être proches de la formule de Proudhon qui disait : propriété = vol. Certainement, le vol n’est pas la destruction de la propriété. Il s’agit, cependant, d’un moyen – limité mais utile dans certains cas – pour organiser la lutte contre le monde de la propriété. Il est hors de question de prendre position « pour » ou « contre » ces méthodes puisque leur usage est une affaire de : 1) détermination sociale, et, 2), d’opportunité.

II. La conception matérialiste de la violence exclue toute position de principe. Elle ne consiste pas non plus à inverser les valeurs de la société bourgeoise en faisant du terrorisme un bien et non un mal. Le révolutionnaire vole (ou exproprie) pour satisfaire une nécessité – sociale – d’activité subversive (2).

III. Ce ne sont pas les révolutionnaires qui provoquent la violence : elle est un produit social. Cependant, tout acte violent n’est pas forcément révolutionnaire. Du fait de l’immaturité du mouvement communiste, cette violence part dans différentes directions – obéissant aux déterminations sociales propres à chaque individu ou groupe – et arrive même à représenter (de fait malgré elle) au sein du mouvement révolutionnaire une pratique qui aboutit irrémédiablement à la reconstruction de ce qu’elle prétend combattre : le Capital.

IV. Et cela non seulement à long terme, mais aussi dans chaque moment concret au cours duquel s’exprime une telle tendance, en utilisant tous les ressorts psychologiques et idéologiques propres aux représentants « reconnus » du Capital. Tel est le cas de ceux qui recourent à la violence armée essentiellement pour gagner le cœur des masses et pour faire pression dans le but d’être reconnus comme les « dirigeants du prolétariat », d’être « l’avant-garde du peuple », etc. Tous ceux-là, en s’exprimant par cette pratique, n’expriment rien d’autre que leur aspiration à imposer un nouveau pouvoir, dans le meilleur des cas, la « dictature du prolétariat mais… (comment pourrait-il en être autrement)… dirigée par leur parti ».

V. C’est le Capital qui, par nature, exproprie. (C’est le capital qui, de fait, réalise « l’expropriation des expropriateurs ») dépossédant les individus de leur contour naturel à tous les niveaux. Il prive les hommes, et même les choses (ainsi la nature a cessé d’être telle pour devenir une poubelle. Et le laboratoire de test de l’industrie capitaliste), de leur être.

VI. Il est parfaitement normal que ceux qui se soulèvent contre le capital procèdent eux aussi à la réappropriation de tous les niveaux : matériels, psychologiques, culturels, théoriques… et également financiers. Tant que le capital existera, l’argent sera le médiateur privilégié de toute action sociale. Tant que l’ennemi triomphera, il s’imposera comme médiation. Il est inévitable que des individus ou des groupes radicaux soient conduits à s’approprier par la force certaines sommes de valeur, bien que leur fin (voire mieux : leur logique, le sens de leur mouvement) soit dirigée contre la Valeur sous toutes ses formes.

VII. Seuls s’étonneront ou seront scandalisés ceux qui n’ont pas besoin de moyens pour agir, parce qu’ils n’agissent pas ; ou ceux qui disposent d’un appareil bureaucratique ou, même, l’appui d’un Etat ; ou ceux mutilés par la morale bourgeoise.

VIII. La violence n’est pas un moyen que l’on décide d’employer parce que les autres se révèlent inefficaces. Tous ceux qui se consacrent à théoriser sur « l’impossibilité du passage pacifique au socialisme » tombent dans le piège tendu par les représentants du Capital, russe dans le mouvement ouvrier. Les différences existant sur la question étaient de cette nature, dans la rupture entre Chine et Russie. Ce n’est pas non plus une défense en réponse à une attaque, comme si nous devions toujours justifier une activité violente en nous présentant comme « l’agressé ». Nous, communistes, n’avons pas besoin de convaincre qui que ce soit que nous avons été préalablement agressés. En premier lieu, nous sommes victimes de la répression, et ensuite nous sommes victimes des « organisateurs de solidarité » et des « solidaires » qui nous demandent des explications sur qui a tiré en premier, ou « où va l’argent ». La violence n’est pas un simple instrument. Les théories de la violence défensive font le jeu de l’ennemi. (Lire son plus grand apôtre, S. Carrillo).

IX. C’est la société qui est violente, en raison de la nature contradictoire du capital. Même en période prospère et pacifique, elle détruit les biens et les personnes, crée la faim, etc. On sait que l’automobile a tué plus de Français depuis 1945 que la Seconde Guerre mondiale. La violence est aussi idéologique : elle oblige à parler une langue, elle efface un passé culturel, etc. Par la violence, certaines pratiques sexuelles sont imposées, interdisant les autres par la violence. C’est grâce à cette violence que toutes les tendances naturelles de l’individu (amour libre, homosexualité comprise) deviennent des pratiques génératrices de troubles dans « l’équilibre ». Le capital réalise même l’homicide des morts, c’est-à-dire du travail passé, accumulé par les générations antérieures, quand il déprécie ou détruit l’infrastructure matérielle qu’il ne peut maintenir. Le capital casse les corps et les esprits par son fonctionnement même. La matraque est l’exception. L’Etat policier n’est qu’une partie, et un produit d’un phénomène plus vaste.

X. Dans le communisme, les individus et les groupes connaîtront les conflits et auront en même temps les moyens de les régler sans se détruire les uns les autres. L’harmonie et l’anarchie n’existent pas, ni l’une ni l’autre, de façon absolue et stable, sinon qu’elles se régulent l’une l’autre. Dans le communisme, le contenu même de « violence » prend un sens totalement nouveau, un tel terme s’applique seulement par commodité ; il correspond encore au langage du vieux monde.

XI. La réaction collective contre le capital inclut la violence comme moyen de détruire la relation sociale oppressive. Elle permet plus : l’isolement (l’atomisation) est rompu par une pratique collective qui est, entre autres, violente. Dans la révolution, la communauté se reconstruit dans la violence. C’est un moyen de modifier les relations de production, et son emploi dans ce sens est lui-même une œuvre collective. La violence est une forme positive de régénération de la société actuelle, quand elle s’attaque à ses racines.

XII. L’insurrection est destructrice d’hommes et de biens, mais dans le but de détruire des relations sociales, et dans cette mesure. Violence et destruction ne sont pas identiques. La violence est avant tout une prise de position par la force. La violence révolutionnaire est l’appropriation collective. De même que le capital doit détruire pour triompher, le communisme consiste au contraire à faire prendre aux individus leurs vies en main. Les conceptions « positivistes », « rationalistes » et humanistes passent toutes à côté du problème.

XIII. Les groupuscules gauchistes insistent sur le « pouvoir », la « prise du pouvoir », la « conquête du pouvoir », alors qu’il s’agit d’avoir le pouvoir de faire, de transformer le monde et de se transformer soi-même. Nous n’avons aucunement besoin de structures de pouvoir, mais de pouvoir détruire de telles structures. De la même façon, ils parlent de l’armement du prolétariat, de lutte armée, sans relier cela au mouvement communiste. Le problème n’est pas que les ouvriers aient des armes et luttent, mais qu’ils utilisent leurs armes contre les relations spécifiques du mode de production capitaliste et contre toutes les institutions qui les perpétuent. La guerre civile fait le jeu du capital si elle ne l’attaque pas en théorie et en pratique. Une guerre civile peut être pleinement capitaliste, et aussi opposer deux formes d’Etat bourgeois. Le critère est celui des relations de production et de l’armée : tant que triomphent les relations marchandes et la force militaire qui les défendent, il n’y a pas de mouvement vers le communisme. Il faut se demander ce qui se fait avec la violence. Les formes d’organisation de la violence des ouvriers (armée, milices, comités anti-défense, etc.) sont un problème secondaire : ce qui est important, c’est de savoir si leur lutte appuie un futur pouvoir qui établira de nouvelles relations de production capitalistes, dans le cas contraire, leur action sera une forme subtile d’intégration idéologique et pratique du prolétariat.

XIV. Pour nous, le communisme n’est pas un Etat qui doit s’implanter, un idéal auquel il faut assujettir la réalité. Nous appelons communisme le mouvement réel qui annule et dépasse l’état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement se dégagent des prémices existant actuellement. Le communisme, dans la mesure où il est théorique, est l’expression théorique de la position du prolétariat et le résumé théorique des conditions de la libération du prolétariat. Le communisme est le produit de la grande industrie et ses conséquences, de la création du prolétariat et de la concentration du Capital, de la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie qui résultent de cela.

XV. La guerre civile en Espagne opposa deux formes, deux relations différentes mais également anti-communistes, du développement du Capital. A partir du moment où les milices formées contre les « croisés » acceptèrent d’être intégrées à l’Etat républicain, elles capitulèrent et préparèrent une double défaite : face à la République (destruction du prolétariat à Barcelone, mai 1937), et face aux putschistes. Ici aussi le communisme est une question de contenu et seulement après de forme. La tactique de « l’antifascisme » et de l’engagement (seulement) tactique (il manquait plus) conduit le prolétariat d’abord à l’impasse puis au massacre.

XVI. Dans les périodes non révolutionnaires, les groupes radicaux ont également d’autres tâches, parmi lesquelles, quand cela est possible et nécessaire, l’action violente organisée. Dans de telles périodes, comme dans les périodes révolutionnaires, les révolutionnaires sont des prolétaires comme les autres. Ce qui les conduirait momentanément, ou peut-être quelques années, à maintenir certaines règles de clandestinité et à utiliser à certaines occasions des méthodes de sécurité personnelle déterminées, tout ce qui les amènerait à avoir un « statut » spécial dans la lutte de classes, ne doit pas permettre ni de les considérer comme « séparés des masses », ni comme « coupés du prolétariat », ni qu’ils s’auto-considèrent comme étant l’avant-garde divine. L’appartenance à une classe n’est jamais ni formelle ni sociologique mais historique. L’action individuelle n’est pas forcément synonyme d’individualisme. Le seul critère est celui du contenu et la dynamique de l’action.

XVII. Le danger réel réside dans le fait de se prendre, fruit d’une conjoncture plus ou moins prolongée, pour un groupe à part destiné à employer indéfiniment la violence armée. S’il se définit et se comporte en tant que spécialiste de la violence, accaparant son monopole, il se coupe des nécessités sociales réelles d’où est né le mouvement subversif, qui en tant que tel est plus large que les limites de la violence armée. Un processus aliénant peut naître, rendant impossible la simple expression des nécessités individuelles elles-mêmes – un eunuque armé est aussi dangereux qu’un curé. Un tel processus peut le conduire à renier ses théories qui lui donnèrent naissance et le transformer, de fait, en un nouveau pouvoir aspirant à la reconnaissance, comme appareil avant tout militaire puis politique.

XVIII. Le terme « terrorisme » peut être entendu dans le sens large d’emploi de la terreur : dans ce cas, le capital est un terroriste en permanence. Dans le sens étroit, en tant que tactique et parfois stratégie, il est l’application de la violence dans les points sensibles de la société. S’il ne fait pas partie intégrante du mouvement social, il suscite une violence séparée des relations sociales. Il existe une dynamique de terrorisme urbain qui, dans les pays de forte répression dans lesquels la classe ouvrière est atomisée, apparaît tout de suite comme une lutte entre deux appareils, de laquelle l’Etat sort, naturellement, toujours vainqueur. De même que dans la majorité des cas – et bien qu’ils votent – les ouvriers considèrent les luttes politiques comme un monde au-dessus d’eux, ils regardent l’affrontement des terroristes et de l’Etat en comptant les coups des uns et des autres. Dans le meilleur des cas, ils sont solidaires moralement. Nous devons nous demander si ce conflit n’aide pas à maintenir le problème social à un second plan (l’exemple le plus clair est celui de la plupart des séquestrations de patrons pendant les grèves).

XIX. Les moyens peuvent devenir des fins ; fait qui n’est pas particulier à la violence. La théorie, moyen permettant de comprendre afin de mieux agir, peut se substituer à l’action. Mais les effets sont immédiatement graves dans le cas de la violence. Si l’insurrection est un « art », la lutte armée, elle, n’est pas un jeu.

XX. Le capital rêve de l’autodestruction des minorités radicales. La dynamique propre du capital crée certains groupes qu’il ne peut supporter puisqu’ils attaquent le statu quo d’une forme incapable d’être contrôlée momentanément, donc la manière de les liquider est de les pousser à prendre dès maintenant, et de manière non raisonnable, les armes contre la société actuelle. Il ne s’agit absolument pas de « provocations » mais de pressions sociales. Dans ce cas, on ne peut pas mettre un point et aller à la ligne en disant que les camarades ont été obligés de faire telle ou telle action. La fonction du groupe est aussi de s’organiser pour résister à ce type de pressions. Il est certain que la théorie ne résout pas tout. On ne fait pas quelque chose uniquement parce qu’on le comprend. Mais la théorie est aussi partie intégrante de la pratique et nous ne pouvons pas la mettre à l’écart. Approuver, ou refuser de critiquer, tout acte de violence, c’est tomber dans le piège du capital. Une solidarité totale n’exclut jamais une critique.

XXI. Dès lors que le lien entre la nature du prolétariat et le communisme est oublié, on est condamné à ne pas voir le mécanisme de la révolution, à élaborer une « tactique », une « stratégie », à « établir des tâches », etc., qui nécessairement par le mécanisme de l’immédiatisme et du volontarisme tombera dans l’opportunisme et la « realpolitik ». Avant cette hécatombe théorique, tous les « constructeurs de partis » passeront dans l’histoire pour de parfaits idiots. La bonne volonté n’est un critère de rien. Leur position face à la violence sera nécessairement fausse, moraliste et contre-révolutionnaire.

Notes :

(1) Tout terrorisme petit-bourgeois a pour objectif de faire de la propagande avant tout pour son groupe, tous ceux-là, sans exception, sont convaincus de l’incapacité du prolétariat pour sortir de son immédiatisme revendicatif. Certains membres de E.T.A. justifient leurs calamités en disant que « ce qui se passe est que le peuple n’a pas de couilles » ; ce dont beaucoup de léninistes rient n’est rien d’autre que l’archaïsme de leurs génies dirigistes et leurs délires sur la « dialectique avant-garde/masses ». Dans tous ces groupes, surtout dans les plus actifs, jacobinistes et populistes par nature sociale, se dégagent toujours d’authentiques « stars » de l’action (Escubi, Etxabe, etc.), la mythologie du leader se vit quotidiennement au sein de ces organisations qui, poursuivant leur logique, pourraient seulement finir dans le léninisme ; quand elles prennent contact avec le « marxisme », elles se consacrent à déguster les bons nectars stalinistes sur le rôle de l’individu dans l’histoire.

(2) De même que le vol « vulgaire », de « droit commun », en plus de correspondre, dans l’immense majorité des cas, à la satisfaction de besoins vitaux de subsistance – les supposés « caprices » sont aussi vitaux dans la société de consommation –, il correspond par-là même à des actes de subversion contre la Propriété, et cela indépendamment de ce que pense le « voleur » quant à ses actes.

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VICTIMES DE LA REPRESSION ET VICTIMES DES « ORGANISATEURS DE LA SOLIDARITE »

La lutte contre la répression fait partie intégrante du combat de la classe ouvrière. Burgos a démontré que la lutte contre la répression peut cristalliser les sentiments anticapitalistes des travailleurs et en conséquence renforcer la lutte de classes. C’est ainsi que, paradoxalement, le procès de militants nationalistes basques, qui idéologiquement et pratiquement n’avaient rien à voir avec le communisme, a conduit à une radicalisation insoupçonnée de la lutte, jusqu’à un point tel qu’il a été possible d’avancer la thèse selon laquelle l’histoire du franquisme se divise en : avant Burgos et après Burgos.

La lutte contre la répression est un combat clairement prolétaire qui prend diverses formes (grèves, manifestations violentes, agitation armée, etc.). La nature spontanée d’une telle lutte apparaît évidente plus une situation répressive s’aggrave. Il est indubitable que les travailleurs se mobilisent honnêtement contre la répression et avec la même volonté que lorsqu’ils défendent leurs revendications et qu’ils se préparent intellectuellement pour la compréhension de leur situation actuelle et la conséquence historique de celle-ci : le communisme.

Malheureusement, nous ne pouvons pas en dire autant des « organisateurs » de la solidarité ; de tous les politiques qui, au cours des luttes quotidiennes, se préparent à « diriger » notre classe sous prétexte que c’est une classe informe de réformistes et que, en tant que classe, elle ne peut, au cours du processus révolutionnaire, acquérir une conscience claire de sa situation et de sa mission historique, sans qu’elle soit « éduquée, dirigée et disciplinée »* par on ne sait quel Parti omnipotent. Ces organisateurs et autres politicards ont déjà donné des signes de vie.

Aujourd’hui, au début de la campagne pour sauver nos camarades, chacun tente de tirer la couverture à lui.

Tous les démocrates de l’Assemblée catalane se consacrent à répéter les provocations et les manœuvres qui déjà par le passé avaient pour unique objectif de nous discréditer et de nous couper de la classe ouvrière ; aujourd’hui ils font mieux, ils n’agissent que dans un sens : cacher le contenu exact de notre lutte en nous reléguant dans la poubelle de la lutte antifranquiste. Tous ces gens, tous les politicards qui sont enracinés dans notre classe, sont obligés de se mobiliser, non pas parce qu’ils le souhaitent mais parce qu’ils ne veulent pas faire ce qui reviendrait à se démasquer. Comme ils sont obligés de se mobiliser, ils essayent de conduire la mobilisation des travailleurs – qui aurait lieu de toute façon – vers l’impasse de la tactique collaborationniste de l’antifranquisme.

L’antifascisme a été le leurre tendu par les stalinistes pour nous lancer dans la guerre inter-impérialiste de 39-45 ; pour, en Espagne, fusiller et torturer la classe ouvrière qui en Catalogne et dans le reste de l’Espagne exigeait « la collectivisation, la socialisation ; le contrôle ouvrier des syndicats et des comités ouvriers sur la production, la guerre et tous les aspects de la vie publique ».

L’antifascisme n’a jamais été la tactique de la classe ouvrière en tant que classe.

Tous les réformistes (vieux, récents et nouveaux) utilisent les sentiments populaires qui, dans une situation de dictature du Capital, se concentrent contre l’Etat et la fraction qui gère directement les intérêts de toute la bourgeoisie, pour appeler à la « lutte pour la démocratie » et « l’antifascisme ». En faisant de la sorte, ils s’écartent de l’intérêt authentique de la classe ouvrière qui n’est pas de parvenir à un régime de domination du Capital « plus démocratique » mais la destruction immédiate du capital et de tous les mécanismes et organismes qui le reproduisent. Nous n’avons pas besoin de revendiquer les libertés démocratiques puisque la bourgeoisie les donnera uniquement pour freiner le mouvement vers le communisme, et seulement quand le mouvement révolutionnaire descendra dans la rue pour édifier son propre monde. Quand le mouvement prolétaire avancera résolument vers le communisme, tous les démocrates et antifascistes feront comme à Barcelone en mai 1937, ils essayeront de détruite le prolétariat.

Nous ne sommes pas antifranquistes mais membres d’un mouvement réel qui se développe sous les yeux de tout le monde, nos théories ne sortent pas de nos cerveaux mais sont l’explication théorique de ce mouvement.

Appeler à la lutte antifasciste c’est faire le jeu du capitalisme, c’est créer les bases idéologiques d’un nouveau massacre du prolétariat ; la « tactique » de l’antifascisme est une « nouvelle » forme de la fameuse formule bernsteinienne « le mouvement est tout, la fin rien ».

Propager cette tactique (sous son aspect réformiste ou prétendument révolutionnaire – maoïstes et trotskistes –), c’est cultiver la conscience transitoire du prolétariat, c’est utopiser à partir des actuelles et justes aspirations de notre classe. C’est, en définitive, nous conduire dans une voie sans issue dont l’unique sortie est premièrement « l’impasse » en français dans le texte, NdT des gouvernements « d’Unité populaire » et ensuite le massacre des travailleurs. Dans le meilleur des cas, les gouvernements d’Unité populaire, en cas de victoire électorale, ne sont rien d’autre que la gestion du Capital sous le « point de vue » du travailleur salarié et non la destruction du travail salarié et du Capital, objectifs authentiques et uniques du prolétariat. La classe ouvrière est révolutionnaire ou n’est pas.

Aujourd’hui, comme toujours, nous nous différencierons des collaborateurs directs de la bourgeoisie et des collaborateurs des collaborateurs.

Au sein de la campagne de solidarité, qui en est encore à sa période de gestation, certains militants ont pris l’initiative louable de créer un « comité de solidarité – prisonniers M.I.L. » qui, selon leurs propres déclarations, tentent « d’informer tous les mouvements révolutionnaires et populaires avec l’intention de faire connaître l’activité de ce groupe » et pour participer à la campagne qui s’approche. En ce sens, ils ont publié un « Dossier M.I.L. » dans lequel ils reprennent une partie de nos travaux théoriques et de notre activité militante. Logiquement, ces militants commettent, pour des raisons compréhensibles, certaines erreurs par rapport tant à l’histoire du MIL qu’à celle de Mayo 37. Ceci n’est pas le lieu indiqué pour que nous fassions part de notre autobiographie, mais, néanmoins, nous croyons intéressant d’aller au-devant de certaines erreurs qui pourraient avoir dans le futur une certaine importance.

Dans la présentation dudit dossier, il est affirmé que le MIL est passé de « schémas guérilleros classiques à une position d’appui à la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière ».

Nos schémas sur l’agitation et l’activité n’ont jamais été « classiques ». S’il est vrai que nous avons commis des erreurs dans l’ensemble de notre activité, celle-ci n’a jamais été « classique ». Nous n’avons jamais prétendu être ni le « foyer », ni « l’avant-garde », ni les « dirigeants » de personne. Prétentions qui sont à la base de l’activité « classique » de toute l’action militaire des « classiques ». « Le mouvement ouvrier à Barcelone » est un travail théorique qui donne naissance à notre activité en tant que groupe et qui rejette d’avance l’avant-gardisme classique en tout terrains. C’est seulement à partir de cela qu’il devient compréhensible que pendant une époque de notre activité nous nous soyons donné comme tâche « l’appui à la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière ». Mais, et c’est le plus important, notre appui n’allait pas dans n’importe quelle direction, mais était dirigé plus concrètement, en fonction d’affinités pratiques, vers des groupes qui se situaient à l’écart du milieu classique du léninisme et d’autres dirigeants et bureaucrates de la classe.

Deux confusions de plus de ce dossier : il n’est pas vrai qu’aucun militant du MIL ait, de près ou de loin, appartenu à aucune fraction de E.T.A. nous pensons que, pour nous garantir une certaine couverture de clandestinité, les auteurs du dossier se sont vus obligés de situer notre « gestation en France », cela est complètement faux.

Dans ledit dossier, quelques textes sont cités en tant que « élément unificateur » de Mayo 37. Cela n’est vrai qu’en partie, puisque ces textes sont unificateurs au même titre que tous ceux qui, loin d’avoir été écrits par notre plume, vont dans la même direction anticapitaliste, anti-bureaucratique, anti-autoritaire et anti-dirigiste et de lutte contre la tactique de l’antifascisme.

« Mayo 37 se propose de montrer la raison et le mécanisme des luttes passées, présentes et futures du prolétariat dans sa pratique communiste. Nous voyons qu’anéantir toutes les mystifications du Capital, qu’elles viennent de l’Etat, du PC, ou des groupuscules, est une pratique communiste. Que cela se fasse par la parole ou par l’acte, cela répond aux nécessités de chaque moment et de chaque circonstance. Participer à l’agitation et à l’unification que les mouvements entreprennent d’où que ce soit est une pratique communiste. A sa manière, le Communisme est déjà passé à l’attaque. » C’est ce que nous avons dit en en-tête du livre de C. Berneri, « Entre la révolution et les tranchées », et cela peut nous donner une piste sur « l’élément unificateur » de Mayo 37.

Sur l’autodissolution : Les auteurs du dossier cité interprètent l’autodissolution comme étant une « mesure préalable à la création et à la consolidation d’une nouvelle organisation de combat : les G.A.C. ». Rien ne s’écarte plus de l’esprit de l’autodissolution. Le mouvement communiste se réaffirme à mesure qu’il détruit toutes les chapelles qui tentent de réaffirmer une personnalité organisationnelle, différente de l’ensemble du mouvement, qu’elle soit politique ou politico-militaire. La Première Internationale en est l’exemple le plus clair. Conscients de cela, c’est pour cette raison qu’a été dissoute l’organisation politico-militaire dite MIL. Prévoir toute mystification organisationnelle, éviter la dégénérescence pratique qui succéderait à une telle mystification, se préparer, encore mieux, à « l’approfondissement du mouvement social » ; cela était le caractère réel de l’autodissolution et non la « création et la consolidation d’une nouvelle organisation » ; l’autodissolution peut être encore moins entendue comme l’atomisation et la dissémination des individus et des activités. La révolution n’est pas un problème d’organisation, mais de contenu ; nous refusons d’organiser l’organisation.

On ne peut pas nous reprocher de critiquer et d’être contre les « organisateurs » de la solidarité et, ce faisant, que nous freinerions la solidarité, conduisant les fascistes à condamner à mort nos camarades. L’humanisme est très joli…, mais nous ne sommes pas humanistes : nous sommes des membres conscients du mouvement communiste. Si nos camarades ont utilisé leurs armes, ce n’est pas simplement de l’autodéfense, mais le reflet conditionné de nos objectifs et de notre pratique actuelle.

Nous sommes loin de croire que la vie n’a pas de valeur pour le révolutionnaire comme le prétendent tous les mystiques de la révolution. La vie a pour nous la même valeur que pour le reste des mortels. Mais c’est précisément pour cela, parce que nous voulons vivre comme des hommes, qu’en certaines occasions nous devons mourir dans la lutte.

Nos camarades, en tirant, savaient qu’ils avaient toutes les chances d’être tués à leur tour. Mourir avec ou sans « procès » est accidentel. Nous pouvons reculer et pactiser pour les sauver. Nous pouvons vendre notre âme au diable.

Notre désir est de lutter en tout moment et en toutes circonstances, en accord avec nos objectifs.

NOUS NE PACTISONS PAS, PAS MEME AVEC LE DIABLE.

25 octobre 1973.

Grupos Autónomos de Combate et Mayo 37.

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Textes publiés

- Entre la révolution et les tranchées, de Camillo Berneri.
- La lutte dans les quartiers (tomes I et II), de Comuna 2.
- Que viendra-t-il après le capitalisme ?, de Esteban Balazs.
- La violence révolutionnaire, de Emile Marenssin. (Edition MIL)
- Contre le national-socialisme de l’I.R.A., de J.Yves Bériou. (Edition MIL) (épuisé et prochainement réédité)

En préparation

- La crise : Nous allons vers un nouveau 29 ?, de "Révolution Internationale".
- De l’Organisation de classe, Barcelona 73.
- De l’Organisation de classe dans la révolution allemande 1920-21, de "Inf. et Communications ouvrières".
- Les bolcheviques et le contrôle ouvrier ; l’Etat et la contre-révolution, de Brintoc.
- Les conseils ouvriers en Allemagne, d’Anton Pannekoek.
- Dossier de San Adrian, des Editions Mayo 37.
- Qu’est-ce que la conscience de classe ?, de Wilhem Reich.
- Lénine et la révolution, d’Anton Ciliga.

Série « Règlement de comptes avec le Léninisme »

- 1) règlement de comptes avec le léninisme, de « la Vieille Taupe »
- 2) construire le parti léniniste ?
- 3) Trotski contre Lénine

Mayo 37.


VIOLENCE REVOLUTIONAIRE