SOMMAIRE | MIL, GAC, Mayo-37 : documents publics | 1973


mercredi 13 juin 2007

Barcelone : bilan et perspectives des luttes ouvrières
CIA n°1

UNE NOUVELLE PHASE DE LA LUTTE OUVRIERE

Tout le monde a pu lire ces jours-ci dans la presse comment la police franquiste a tiré sur les grévistes qui occupent ses usines et ateliers, les assassinant avec sang-froid. Ces jours-ci, cela a été le tour des travailleurs de San Adrián del Besós (Barcelona), comme avant à Erandio ou à Grenade, à Vigo, à el Ferrol ou au Pays basque. Il ne s’agit pas de faits anecdotiques ou isolés mais d’une nouvelle tournure que la lutte de classes a pris en Espagne ces dernières années.

Pour comprendre ainsi ce qui se passe aujourd’hui en Espagne, l’évolution qu’est en train d’expérimenter la lutte ouvrière et le sens général de celle-ci, il est indispensable de prendre en compte trois aspects fondamentaux :
- La lutte s’est étendue et généralisée, de nouveaux foyers de lutte sont apparus dans des zones dans lesquelles la tradition organisationnelle était très faible voire inexistante ;
- Le caractère non seulement autonome mais aussi ouvertement ANTI-AUTORITAIRE des luttes ouvrières – concrètement à Barcelone, où cela a toujours constitué une constante indiscutable – a été mis en évidence avec plus de clarté que jamais ;
- La lutte s’est radicalisée et considérablement durcie, atteignant des niveaux de combativité et de violence peu communs jusque-là.

LA LONGUE MARCHE VERS L’AUTO-ORGANISATION

L’importante extension des luttes ouvrières au cours de la décennie des années 60 a permis d’entrevoir de grands espoirs sur le renouveau d’un mouvement ouvrier puissant dans la Péninsule, autour de la consigne des « COMISIONES OBRERAS ». Cette forme organisationnelle ouverte à tout le monde et destinée à créer l’unité de la classe en lutte dans sa base même, en dépassant les approches partidistes, constitua un grand espoir pour le mouvement révolutionnaire en ce qu’elle se donnait pour objectif fondamental et comme raison d’être l’auto-organisation du prolétariat espagnol et de ses luttes.

Mais la réalité était autre. Les luttes spontanées de la classe ouvrière au début des années 60 constituèrent un pas vers l’auto-organisation de la lutte ouvrière et dans sa combativité : grèves minières dans les Asturies en 1962-63, assaut des grévistes au commissariat de Mieres en 1965, etc. Mais les « Comisiones Obreras » qui commencèrent à apparaître dans toute la péninsule étaient mises en place par des groupes et partis politiques dirigistes, entrant ainsi en contradiction avec les objectifs fondamentaux d’auto-organisation de classe.

Alors qu’au début des « comisiones obreras » de caractère unitaire furent créées au cours des luttes spontanées, très vite elles ne furent plus que des « comisiones obreras » bureaucratisées, des organismes ouvriers structurés de manière permanente en marge des luttes concrètes de base et destinées à appliquer une politique réformiste intégrée au système :
- revendications économiques rentrant dans la logique du capitalisme ;
- aspirations vaines à obtenir la légalisation des Comisiones par le franquisme ;
- participation aux élections de la CNS (syndicat étatique) de 1966 de « délégués » et de « jurés » ayant la vaine prétention de pouvoir légaliser l’action des principaux cadres des Comisiones.

LES COMISIONES OBRERAS DANS UNE IMPASSE

Le résultat de la consolidation d’une organisation à la marge des luttes autonomes de base et de l’application d’une politique collaborationniste par rapport au franquisme mena les Comisiones Obreras dans une impasse :
- Les cadres des Comisiones qui parvinrent à occuper des postes à la CNS durent choisir entre trahir les intérêts de la classe ouvrière ou devenir la cible tôt ou tard de la répression du Franquisme et de ses « Etats d’exception ».
- La tentative d’imposer une « ligne anticapitaliste » (c’est-à-dire en totale contradiction avec la ligne du PC) fut menée par de petits groupuscules « avant-gardistes » (particulièrement dans la période 1967-69) qui, au lieu de renforcer les possibilités d’auto-organisation de la classe, introduisirent de nouveaux dirigismes au sein du mouvement de classe, étant ainsi incapables de consolider une alternative aux Comisiones Obreras bureaucratisées du PC.
- Au cours de la période 1969-1970, des tentatives d’organisation ouvrière commencèrent à voir le jour, plus ou moins limitées dans leurs possibilités, plus ou moins manipulées ou utilisées par toute une série de groupuscules. Une série de nouvelles expériences plus ou moins dispersées et isolées vit le jour.

Le résultat de tout cela est qu’aujourd’hui nous nous retrouvons à Barcelone avec trois formes organisationnelles au sein du mouvement ouvrier :
- Les organismes bureaucratiques des Comisiones – particulièrement les organismes centraux – sous le contrôle du PC et de ses alliés ;
- Les « Secteurs », qui s’organise [sic] au niveau du quartier pour appliquer une ligne politique réformiste et modérée qui facilite l’unité entre la classe ouvrière et la petite bourgeoisie, passant souvent de petits pactes avec le PC et ses commissions pour une action commune ;
- Les « PLATAFORMAS » qui s’organisent à l’échelle de zone ou de quartier mais qui se centrent sur la lutte d’usine à la différence des organismes précédemment cités.

NOUVELLES EXPERIENCES DE LUTTE

Autour de 1970, les circonstances changent de nadière [sic] fondamentale : a. La crise économique ferme la voie aux revendications à caractère réformiste les plus limitées. b. Les mesures répressives de l’Etat policier franquiste contre la classe ouvrière (et toute l’opposition en général) en finissent avec la stratégie de « semi-légalité » tentée en vain par le réformisme P.C. (Etats d’Exception, application de la Loi sur le banditisme et le terrorisme, Procès de Burgos, Tribunal d’Ordre Public, Tribunaux Militaires, etc.). c. Recul organisationnel au sein du mouvement ouvrier conventionnel (échec de la stratégie des Comisiones Obreras, découragement des cadres, crise des alternatives des groupuscules…).

Toutes les analyses considèrent qu’un point mort de la lutte a été atteint, que la situation s’est détériorée. Et pourtant, contre toutes les prévisions, c’est précisément pendant ces années que la lutte ouvrière s’étend et se radicalise. Atteignant des niveaux de violence et de poussée vraiment remarquable, surtout si l’on tient compte de la répression croissante qui s’abat sur la lutte ouvrière. A ce moment-là, demander la semaine de 40 heures ou un mois entier de congés payés entraîne le risque d’être incarcéré ou que la Guardia civil tire sur les grévistes, et ceux-ci se lancent dans l’occupation violente d’usines et d’ateliers, dans les grèves de solidarité avec les revendications d’autres usines en grève, ou dans l’exigence de la réadmission de leurs camarades licenciés sous le thème de « Tous ou aucun ».

Observons quelques expériences en Catalogne :

- La grève de HARRY WALKER en 1970-71 (entreprise filiale des vélomoteurs « Solex », avec des usines en France et en Italie) d’une durée de 3 mois et qui alla jusqu’à l’occupation de l’entreprise par les travailleurs : a. tout son développement se fit à la marge des groupes politiques et syndicaux fonctionnant à l’époque, b. la lutte était décidée par l’Assemblée des travailleurs et exécutée par un Comité Unitaire, c. les grévistes boycottèrent la tentative des groupuscules de s’attribuer la conduite de la grève en mettant le feu à leurs tract [sic], d. en plus de la solidarité d’autres entreprises de la zone, la grève de HARRY WALKER fut soutenue par les entreprises de France et d’Italie de la chaîne SOLEX, ainsi que par d’autres entreprises en grève à ce moment-là (par exemple, Batignoles en France, Eaton Ibérica en Navarre, etc.), e. les grévistes de HARRY WALKER prirent position en faveur des accusés de ETA à Burgos, etc.

- La lutte de la SEAT en 1972 : les travailleurs de SEAT (liée à la FIAT italienne) sont habitués à participer aux grandes grèves revendicatives, comme cela se doit pour une entreprise de pointe de l’industrie barcelonaise, mais cette fois, les ouvriers se lancèrent dans l’occupation violente de l’usine sans avoir présenté aucune revendication, simplement en réponse à la bassesse du comportement de la direction quant à la violence révolutionnaire ; le déclenchement fut « sauvage », imprévu et spontané, réprimé durement par les forces de « l’ordre » qui déployèrent tous leurs moyens (jusqu’à l’utilisation de gaz lacrymogènes, mitrailleuses et même hélicoptères) ; il y eut des morts et des blessés ; les grévistes évacués de l’entreprise menèrent alors leur lutte dans les rues du centre de Barcelone ; l’entreprise lança une grève pour protester et pour exiger la réintégration des ouvriers licenciés, qui se généralisa à un grand nombre d’entreprises ; une lutte menée en marge tant des délégués et jurés des syndicats étatiques que des organismes bureaucratiques des Comisiones Obreras, qui glaça de stupeur le Gouverneur civil lui-même (obligé, devant l’ampleur des événements, de faire un communiqué éloquent sur l’ordre public et le caractère inattendu de la lutte), etc.

- Toute une série de grèves et d’occupations ces derniers mois, comme celles de Philips (avec la solidarité de toutes les entreprises de la même firme de la zone), de Feinwick, de Faessa, de Macosa, de Corbero, de Tornilleria Mata, de Ossa (avec occupation d’entreprise), de Starlux (dans laquelle les ouvriers déclarèrent, comme lors d’une série de grèves dans la zone de del Vallès, suivre l’exemple des luttes ouvrières del Ferrol et de Vigo, sauvages, spontanées, avec occupation de la ville et affrontement violent avec la force publique), des mines de Balsareny, de Aycar de Sardanyola [sic], des travailleurs de la Sécurité Sociale, des maîtres et professeurs de l’Université, et, récemment, la grève avec occupation violente à San Adrián del Besós (coups de feu, un mort, grèves et manifestations en solidarité avec ladite lutte)…

CONCLUSIONS

Il y a deux manières d’expliquer et de comprendre le développement des luttes ouvrières en Espagne. Selon les uns, il s’agit de voir comment se consolident l’organisation unitaire de la classe et son avant-garde dirigeante ou inspiratrice, le parti. C’est le schéma du PC et de ses commissions ouvrières bureaucratisées ; mais aussi le schéma de tous les groupuscules de gauche, soit qui imitent la ligne du P.C. (groupuscules opportunistes qui jouent le jeu du réformisme), soit qui se referment sur eux (groupuscules sectaires). Pour eux, l’amplification et l’extension des luttes ouvrières de ces dernières années (parallèlement à l’intensification de la répression et du chaos organisationnelle [sic]) n’est pas seulement un fait imprévu, mais aussi un fait complètement incompréhensible.

Il existe néanmoins au sein du mouvement ouvrier un irrésistible désir de combativité en dehors de toute direction des politiques professionnels et de leurs positions prudentes. La lutte révolutionnaire de classe ouvrière est une lutte avant tout anti-autoritariste et la crise des bureaucraties qui prétendent la diriger non seulement ne la limite pas mais en plus élimine les entraves et obstacles qui la freinaient jusque-là. De ce point de vue, des phénomènes comme la lutte de HARRY WALKER ou de SEAT, en Catalogne, ou comme les mutins del Ferrol et de Vigo, sont la continuation logique des luttes sauvages et spontanées des Asturies en 1962, de la grève exemplaire de Laminación de Bandas de Echevarri en 1966 (qui devint célèbre dans tout l’Espagne grâce au slogan « Tous ou aucun », depuis repris dans beaucoup de grèves).

La consolidation de la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière passe par son auto-organisation, sur les lieux de travail, à travers les « comités d’usine », les « commissions d’entreprise », etc., et la coordination et la généralisation de ses luttes par le biais d’organismes qui, comme les PLATAFORMAS en Catalogne, appliquent une ligne de lutte de classes et échappent au contrôle, non seulement des réformistes, mais aussi de tout dirigisme.

(Texte transmis par les GRUPOS AUTÓNOMOS DE COMBATE (GAC) du MOVIMIENTO DE INSURRECCIÓN LIBERTARIA (MIL). Voir plus loin la CHRONOLOGIE DES FAITS revendiquée par ces mêmes groupes).


Balance y perspectivas de la lucha obrera

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