SOMMAIRE | Textes sur le MIL | Le MIL vu de l’extérieur


jeudi 13 septembre 2007

Une ébauche de l’histoire du MIL (Sergi Rosés Cordovilla)

http://www.dissidences.net/ Article apparu dans le n°1 de la revue DISSIDENCES

Une ébauche de l’histoire du MIL

Le MIL est un groupe pratiquement inconnu hors de Catalogne. Quand on l’évoque, c’est toujours en termes simplistes, et entouré d’un mythe. Ce mythe qui a été créé malgré lui, tant par la gauche que par l’historiographie et le journalisme officiel, se nourrit des actions armées du groupe et aussi, bien sûr, de l’assassinat d’un de ses membres : Salvador Puig Antich, par l’Etat espagnol, en mars 1974, au moyen du « vil garrot ». Mais cette mythification cache, évidemment, les aspects les plus intéressants du MIL : les motivations de ses actions, son apport à la lutte des classes dans la Barcelone du début des années 70, son discours politique. Cet article, qui ne prétend pas être davantage qu’une présentation de la théorie et de la pratique du MIL, espère contribuer à le sortir aussi bien de oubli que de la caricature.

Le MIL et ses mythes

Essayer de retrouver la véritable histoire de ce que fut le Mouvement Ibérique de Libération-Groupes Autonomes de Combat (MIL-GAC), c’est bien plus que de faire la chronique de ses actions d’expropriation et de l’arrestation, du procès et de l’exécution de Salvador Puig Antich. C’est montrer pourquoi et comment s’est formé ce groupe, quelles propositions politiques il défendait et quelle alternative révolutionnaire il offrait. Ainsi, on découvre que le MIL n’était pas un groupe anarchiste ni même terroriste de lutte armée, catalan ou pas, avec un martyr récupéré par le système, mais un groupe avec un projet nettement différencié de celui de l’opposition anti-franquiste, parfaitement original dans le paysage espagnol de l’époque, avec de fortes racines théoriques plongées dans les courants révolutionnaires d’origine marxiste anti-léniniste et qui se considérait lui-même non pas comme un groupe politique de plus à l’extrême gauche, mais comme un groupe d’appui au mouvement ouvrier de l’époque. De la sorte, parler du MIL-GAC exige que l’on évoque surtout son itinéraire politique ; ce n’est qu’ainsi que l’on pourra découvrir ce qu’il y avait derrière ces révolutionnaires qui furent considérés comme des gangsters sous le franquisme, puis simplement comme des utopistes un peu fous ou, dans le meilleur des cas, comme des combattants anti-franquistes. Pour cela, il faut commencer par démonter les mythes. Ces mythes commencèrent à se forger rapidement, étant donné que le sujet du MIL n’a présenté de l’intérêt qu’à partir du moment où une féroce répression s’est abattue sur ses membres en septembre 1973. On dispose ainsi aujourd’hui d’un dossier considérable de publications qui l’ont évoqué. Malheureusement, la grande majorité l’ont fait d’une manière doublement erronée : d’abord en ne s’attachant pas au MIL mais à un de ses membres Puig Antich ; ensuite, en ne se penchant que sur les aspects les plus dépolitisés du sujet, à la recherche de la forme la plus sensible (ou la plus morbide) du problème. De cela, il résulte qu’aujourd’hui nous savons beaucoup de choses sur les douze dernières heures de Puig Antich, quelques unes sur les expropriations du MIL et presque rien sur son organisation interne et sur les groupes d’appui. Pourtant, de sérieux efforts ont été fait pour éclairer ce sujet : en ne retenant que les monographies, les livres de Telesforo Tajuelo (premier historien à en faire une analyse sérieuse), de « Carlota Tolosa », de Antonio Téllez, l’anthologie de textes du MIL constituée par divers collectifs libertaires barcelonais, et un autre recueil préparé par « André Cortade » (malheureusement inédit en Espagne) sont les productions les plus intéressantes. Mais même dans ces cas, à côté de réussites certaines, on trouve des erreurs d’interprétation et, malgré la bonne volonté des auteurs, cet amalgame a modelé une histoire officielle qui a aussi contribué à la perpétuation de certains mythes qui entourent le MIL.

Le MIL et le mouvement ouvrier barcelonais Pour faire l’histoire du MIL, il faut replacer ce groupe dans le contexte, non seulement de l’Espagne du franquisme tardif, mais plus spécifiquement du mouvement ouvrier de la région de Barcelone et dans tout un processus de clarification théorique, politique et organisationnelle. Il ne fut pas l’invention plus ou moins exotique d’un groupe de jeunes, car ses origines sont intimement liées à l’apparition dans la Barcelone de la fin des années 60 d’un mouvement ouvrier qui rompt avec les organisations de gauche et initie son chemin vers la construction d’une autonomie ouvrière par une tendance surgie des Commissions Ouvrières qui s’appelait Plateformes de CC. OO. En résumant beaucoup ce processus, on peut considérer que l’année 1970 est cruciale dans l’itinéraire qui mène à la constitution du MIL, « officiellement » formé en janvier 1971. Le groupe est créé essentiellement sous l’impulsion de Oriol Solé Sugranyes. Ce révolutionnaire, ex-militant du PSUC puis du PCE(i), rompt avec le stalinisme et évolue vers l’autonomie ouvrière au contact de Plateformes. Exilé à Toulouse, il parvient à réunir deux noyaux de personnes autour d’un projet qui consiste à créer des groupes d’action appuyant les luttes de la classe ouvrière. D’un côté, des jeunes Toulousains issus des milieux libertaires et décidés à passer à l’action (parmi eux Jean-Marc Rouillan) et de l’autre, à Barcelone, d’autres jeunes gens venant d’un groupe marxiste hétérodoxe, Action Communiste. Ce second noyau est constitué par Ignasi, un des frères d’Oriol Solé Sugranyes, et Santi Soler Amigó, qui recherchent sérieusement une issue à ce qu’ils considèrent comme un « marasme » des groupuscules que l’on connaît à ce moment. A cet effet, ils perçoivent le début d’un nouveau mouvement ouvrier dans Plateformes de CC. OO. et dans le débat qui suivit en faveur de la constitution d’une « Organisation de classe », organisation unitaire qui dépasserait le cloisonnement traditionnel des partis et des syndicats. Cherchant à peser dans ce débat, ces militants élaborent le premier grand texte de ce qu’on pourrait nommer le « pré-MIL » intitulé Le mouvement ouvrier à Barcelone. D’autres camarades rejoindront très vite ce noyau. Ce nouveau groupe ne prétend pas être l’avant-garde de la révolution, ni le germe d’aucun parti. Il est conscient d’être formé d’éléments « extérieurs » à la classe ouvrière. C’est pourquoi ils ne veulent pas la diriger mais être un « appui », car ils pensent que c’est la classe ouvrière elle-même qui doit s’auto-organiser sans attendre que quelqu’un le fasse de l’extérieur. Il s’agit d’une conception nouvelle dans le paysage de la gauche espagnole, car elle rompt formellement avec le modèle léniniste de toute la gauche marxiste. Cette nouvelle conception est directement liée aux tendances marxistes révolutionnaires qui depuis les années 20 se sont opposées à la IIIe Internationale et se sont transformées en courants conseillistes. A cela il faut ajouter aussi l’influence du bordiguisme et des thèses de l’Internationale situationniste. Indéniablement, c’est ici que se trouve l’inspiration théorique du MIL et non pas dans l’anarchisme, comme on l’a tant dit et comme on le répète encore. Et dans ce devenir du groupe, dans lequel le personnage clef est Santi Soler, apparaît un autre facteur important, mais en même temps des plus ignoré. Il s’agit du rôle de clarification et d’orientation théorique qu’eurent à l’égard du MIL les membres du groupe informel qui se réunissait à la libraire de la Vieille Taupe, à Paris. Cet endroit ne fut pas seulement la source la plus importante d’où proviennent les textes qui influencèrent le MIL ; ses membres, particulièrement Pierre Guillaume et surtout Jean Barrot, deviennent les principaux interlocuteurs dans les discussions théoriques. Jean Barrot, qui noue d’ailleurs une relation importante avec Santi Soler, sur lequel il possède une influence constante dans les questions théoriques, jouera même un rôle au cours de l’autodissolution du groupe en 1973.

Le MIL : violence politique et propagande révolutionnaire L’intervention du MIL pour « appuyer » les luttes du mouvement ouvrier se déroule avant tout selon deux projets parallèles. En premier, les actions armées – théorisées en tant qu’« agitation armée » - ont un triple sens : Premièrement lutter contre la répression, ensuite assurer l’autofinancement et, si possible, financer la lutte des classes, enfin montrer au mouvement ouvrier que le niveau de violence qu’on peut exercer contre l’Etat bourgeois est plus important que ce que perçoivent subjectivement les travailleurs. Cette décision d’utiliser la violence se situe dans un débat plus vaste sur la violence ouvrière que connaît le mouvement ouvrier autonome, qui mènera, par exemple, à la constitution de groupes d’autodéfense ouvrière. Le second projet, c’est la diffusion massive d’une littérature révolutionnaire anticapitaliste – essentiellement marxiste – dans le cadre du projet nommé « bibliothèque socialiste », qui prendra finalement corps plus tard (en 1973) avec la création d’une maison d’édition au nom éloquent d’ « Éditions Mai 37 », revendiquant ainsi l’héritage de l’ultime insurrection prolétarienne, lors de la Guerre d’Espagne, qui referme le cycle révolutionnaire 1917-1937, selon les analyses des courants « conseillistes ». Le MIL était conscient que ces deux projets devaient être liés au mouvement ouvrier autonome, et il fallait donc établir des liens forts avec les Plateformes. Une sérieuse étude politico-théorique intitulée Révolution jusqu’à la fin est alors réalisée afin d’asseoir la critique du léninisme et diffuser le marxisme hétérodoxe. C’est le texte théorique le plus important du MIL qui est produit afin de clarifier les positions et d’aider au débat politique avec les membres des Plateformes. Mais cette tentative de discussion avec la direction des Plateformes échoue finalement et leurs dirigeants créent les Groupes Ouvriers Autonomes (GOA). Cependant une partie de la base des Plateformes garde le contact et l’on obtint finalement une participation réelle des travailleurs au projet de bibliothèque et à sa distribution, qui fit circuler des milliers d’exemplaires de textes ; de même le MIL put aider aux infrastructures et à l’impression des matériaux par ces groupes ouvriers, dans le cas du Bulletin des ouvriers de Bultaco, par exemple, par le don de diverses machines d’imprimerie. Vers le second semestre de 1972, le MIL décide de passer sérieusement à l’action et signe MIL-GAC (Mouvement Ibérique de Libération-Groupes Autonomes de Combat). Bien qu’à ce moment, Oriol soit en prison en France, le groupe s’accroît (Puig Antich arrive, entre autres, à cette époque) et les actions armées – essentiellement attaques de banques et aussi « récupération de matériel » (d’imprimerie, de documentation,…) – se développent et rendent possible le renforcement de l’infrastructure, les contacts avec d’autres groupes de différents endroits et la création de la maison d’édition, après le cambriolage d’une imprimerie à Toulouse, opération qu’il fallut renouveler. Mais les contradictions et les tensions qui s’étaient accumulées tout au long de cette période d’actions armées très intense conduisent à une crise entre les membres des deux projets – essentiellement autour de Rouillan d’un côté et de Santi Soler de l’autre – au cours du printemps 1973. C’est pendant cette crise qu’eut lieu l’exclusion d’Ignasi Solé. Le rôle de Puig Antich s’accroît par le fait qu’il réussit à ce moment à sauver l’unité du groupe. Mais malgré ce compromis, la crise traîne jusqu’à l’été où l’on décide de convoquer un congrès dont la date coïnciderait avec la sortie de prison d’Oriol Solé, et de dissoudre le MIL d’un commun accord afin de faciliter les actions séparées d’agitation armée et de publication. Cette décision ne constitue pas, de fait, une redéfinition de la politique menée par le MIL jusqu’alors, mais une séparation des deux projets pour qu’ils puissent mieux fonctionner ; ils cesseraient simplement d’être réunis dans un même groupe appelé MIL. Cependant, un mois après l’adoption de cette décision, la répression s’abattit sur le groupe, la plupart furent emprisonnés et ne purent poursuivre l’action décidée au cours du congrès d’autodissolution. Ce qui ressort de ce résumé historique de l’expérience du MIL, ce ne sont pas les aspects médiatiques, toujours valorisés dans la plupart des études sur ce sujet, des articles pour la plupart, mais les aspects politiques. En effet, ce qui caractérise en réalité le MIL-GAC, ce qui le différencie des autres formations politiques de la gauche et en font une entité originale, c’est sa pensée politique.

Le MIL : un « communisme des conseils » original

D’autres mouvements, du nationalisme à l’anarchisme en passant par le stalinisme et ponctuellement quelques groupes se réclamant du trotskisme, avaient pratiqué l’action armée, soit pour lancer l’insurrection, tenter de créer une guérilla, faire des campagnes de sabotage contre le régime ou simplement des expropriations ponctuelles pour obtenir de l’argent ou du matériel. Ce phénomène n’était une exclusivité ni de l’Espagne, ni de ce moment historique : les anarchistes espagnols des années 20, les bolcheviks au début du XXe siècle, presque tous les mouvements révolutionnaires avaient fait usage, à un moment ou un autre, de l’action violente armée comme moyen de survie ou pour des raisons tactiques. C’est donc uniquement le discours théorique de ce groupe qui constitue la véritable nouveauté en Espagne. Sur le plan organisationnel, il n’y avait jamais eu dans ce pays de mouvement à la gauche de la tradition trotskiste à laquelle était apparentée le Fomento Obrero Revolucionario dirigé par Munis. Sur le plan théorique, à part quelques rares articles, le seul livre de Pannekoek publié jusque là en Espagne était une petite brochure éditée par le POUM en 1937 ; des écrits de Otto Rülhe, seul ont été publiés ceux sur la pédagogie et sur la crise ; les ouvrages les plus accessibles de Gorter sont sortis au Mexique en 1971 et les premières éditions espagnoles de Karl Korsch et Paul Mattick datent de 1973-1975. Dans ce paysage totalement ignorant de la tradition communiste à la gauche du trotskisme, apparaît un groupe qui découvre que les voies du communisme révolutionnaire ne s’achèvent pas dans la tradition de la IIIe Internationale et qui fait siennes les conceptions « conseillistes » de la révolution, principalement le rejet du parti d’avant-garde léniniste et des syndicats, l’opposition au capital aussi bien privé que celui dit d’Etat et la préparation de la révolution socialiste par l’auto-organisation des ouvriers, même s’il est vrai que ce « conseillisme » là possèdes ses caractéristiques propres. Deux facteurs principaux le différencient du conseillisme « classique ». D’abord, il a été passé au crible de l’influence de Jean Barrot et plus généralement des membres de la Vieille Taupe, même si cette influence ne signifie pas accord absolu. C’est grâce aux discussions avec le groupe parisien que de vieilles conceptions sont abandonnées et qu’on découvre d’autres expériences historiques du mouvement ouvrier révolutionnaire. Il existe aussi des différents sur la question des armes et de l’organisation. Sur ce dernier point, le MIL rejette le rôle que le groupe parisien attribue encore au parti révolutionnaire et en arrive, au-delà de « l’Organisation de classe » proposée par le mouvement autonome barcelonais organisé à l’intérieur des Plateformes de Commissions Ouvrières, à proclamer que la tâche de « l’organisation est l’organisation des tâches », c’est-à-dire à s’opposer aux organisations structurées et à plaider pour les groupes par affinité. Il existe par conséquent un fil conducteur continu dans l’histoire du MIL qui mène de la critique du « groupusculisme » faite en 1969 dans Le mouvement ouvrier à Barcelone au rejet de toute organisation structurée en 1973, ce qui aide à la compréhension de son auto-dissolution.

Le second facteur caractéristique de ce conseillisme, c’est qu’il se réfère à une pratique révolutionnaire qui fait usage de la violence, ce qui constitue l’élément le plus éloigné de la pratique traditionnelle des groupes conseillistes, car aucun de ceux qui s’en sont réclamé n’a été mêlé à des actions armées et seul un individus isolé ayant des relations avec ces groupes, tel Marinus Van der Lubbe, l’a utilisée. Au niveau théorique, le MIL-GAC recherche un équilibre entre le rejet de la « lutte armée » telle que la pratiquent à ce moment la RAF ou les Brigades Rouges par exemple, et la pratique réelle de la violence armée ; il théorise alors « l’agitation armée » c’est-à-dire la nécessité de multiplier les actions menées par différents « groupes d’appui » aux luttes de la classe ouvrière (dont le MIL-GAC ne serait qu’un parmi d’autres) et qui serviraient en plus à démontrer que ces luttes, passant de la défensive à l’offensive selon eux, peuvent se transformer en insurrection révolutionnaire. Mais leur pratique de l’expropriation pervertit ce concept car les hold-up, censés assurer une source de financement aux activités (l’édition principalement) deviennent essentiellement un moyen de survie pour finir par générer leur propre justification théorique à l’intérieur d’un secteur du mouvement pour lequel il fallait « lier la théorie à la pratique ». C’est à ce moment que certains militants, aussi bien dans le groupe que dans les noyaux qui sont en relation avec lui, lancent un cri d’alerte et qu’une tentative de réorientation débute ; après son échec, il ne restera que l’issue de l’auto-dissolution.

Les raisons d’un échec

Mais le plus déterminant pour en arriver là, c’est la contradiction flagrante entre ce qui avait été initié en 1969, principalement le rejet de la « groupusculisation », et ce qu’était devenu le MIL-GAC en 1973 : un groupe de révolutionnaires spécialisés. Les deux lignes mentionnées ont toujours existé à l’intérieur du MIL. Elles se définissent plus par la théorie, par leurs conceptions différentes de l’action révolutionnaire et l’organisation nécessaire pour la mener à bien. Pendant un temps elles ont pu vivre ensemble, mais la rupture a eu lieu quand la tendance armée a pris l’avantage dans la vie du groupe. La prise de conscience, de la part du secteur chargé de l’édition, du fait que cette contradiction existe et perdure et l’intérêt qu’avait le secteur armé à pouvoir faire usage d’une autonomie totale dans toutes ces actions ont conduit à une même solution : l’auto-dissolution, acceptée sans trop d’opposition et sans dramatisation. En fait, ce ne sont pas les différents personnels qui ont conduit à l’auto-dissolution, même s’ils ont pu exister, ni la dichotomie marxisme/anarchisme, car le groupe en tant que tel a toujours été marxiste sur le plan théorique. La raison ultime est organisationnelle parce qu’avec ou sans dissolution, la pratique de chaque secteur continue d’être absolument identique : les mots ou les actes, mais parfaitement réalisés sous des sigles communs ou bien sans aucune relation d’organisation. Les membres du MIL ne remettaient pas en question leurs conceptions et leur pratique antérieure, mais l’organisation pour les mener à bien. Il est cependant vrai que toute auto-dissolution est un échec. Pour ce qui est du MIL-GAC l’échec est double : non seulement le groupe n’a pas pu surmonter ses contradictions et a dû disparaître, mais la voie ouverte en 1969 par le rejet de l’avant-gardisme et la découverte du communisme des conseils n’a pas eu de suite. La répression débutée en septembre 1973 mit fin à toute possibilité de poursuite d’une politique conseilliste différente du léninisme et de l’anarchisme. Un an et demi plus tard, pas plus, beaucoup de militants, non seulement du MIL-GAC mais aussi des GOA et de ce qui restait des Plateformes, finissent même par participer au processus qui mène à la refondation de la CNT, c’est-à-dire à un autre choix politique, même si, vers 1979, la majorité quitte ou est chassée de l’organisation anarcho-syndicaliste. De leur côté, certains membres du secteur armé ayant pu s’échapper poursuivent leurs activités dans différents groupes et participent finalement à la constitution d’Action directe : aujourd’hui, Jean-Marc Rouillan, ainsi que d’autres de ses camarades, est toujours enfermé à perpétuité dans des prisons françaises depuis février 1987 pour des activités liées à ce groupe. Dans cet échec, le facteur le plus important est sans doute l’impossibilité de pouvoir développer largement ses propositions politiques, ce qui a sans doute marginalisé le MIL-GAC. Ses contacts, indéniables, avec le mouvement ouvrier, qui expliquent son origine et son développement, sont trop faibles au moment de sa croissance, car le lien définitif avec des éléments de Plateformes dans le cadre d’un travail commun stable ne se concrétise qu’en 1972, soit au moment où ces organisations sont sur le déclin ; ainsi le grand « magma » autonome de 1969-1970 est beaucoup plus restreint en 1972-1973. De plus, le MIL-GAC n’a pas pu disposer d’un appareil éditorial sérieux sauf très peu de temps avant sa chute, et les brochures des Éditions Mai 37 naissent quand la majorité des membres du MIL-GAC sont en prison et le reste en exil – sans compter un mort – interdisant ainsi de récolter les fruits politiques de cette diffusion. Ses propositions resteront isolées à l’intérieur d’une gauche clandestine où les modèles en vigueur, du fait même de cette clandestinité, sont ceux qui perduraient depuis la guerre. D’un côté le modèle prédominant, essentiellement marxiste-léniniste, et l’autre, le rôle d’opposant à ce modèle, réservé à un mouvement anarcho-syndicaliste renaissant. Sans possibilité de travailler à travers une maison d’édition, les propositions pour une auto-organisation de classe faites par le MIL restent totalement ignorées, voire manipulées. Pour la gauche « marxiste », les qualifier d’« anarchistes » revient à éviter de faire connaître un modèle marxiste révolutionnaire alternatif qui allait au-delà du modèle du parti et prônait l’initiative de classe ; pour l’anarchisme, après avoir ignoré totalement cette expérience tant qu’elle a duré, il restait la possibilité d’en récupérer a posteriori les fruits politiques, après que la brutale répression franquiste lui eut permis d’obtenir un ou deux nouveaux martyrs : Salvador Puig Antich et Oriol Solé Sugranyes. De là l’invention d’un groupe « anarchiste » nommé MIL, qui oublie souverainement la position manifestement communiste des membres de l’ex-MIL élaborée en octobre 1973 à la prison Modelo de Barcelone qui se terminait par le mot d’ordre : « Ni martyrs, ni jugements, ni prison, ni salaires ! Vive le communisme ! ».

Mais bien qu’il n’ait pas réussi à ouvrir une voie féconde dans le développement de la lutte des classes, le MIL-GAC représente après tout une des expériences les plus importantes dans le paysage révolutionnaire espagnol. C’est pourquoi Telesforo Tajuelo, un des rares historiens à avoir étudié ce phénomène, et un des seuls à l’avoir analysé politiquement, signale que « le MIL a été le groupe le plus radical du mouvement ouvrier espagnol après la guerre civile ». En tous cas, il est vrai qu’il a constitué une des rares formations authentiquement révolutionnaires des forces politiques de l’époque. Nous disons « authentiquement révolutionnaires », car le MIL n’a jamais été « anti-franquiste », son objectif n’a jamais été de renverser le franquisme et de parvenir à un régime démocratique plus ou moins avancé, une démocratie plus ou moins participative, mais, en plein accord avec la tradition marxiste révolutionnaire, de lutter directement contre l’Etat bourgeois, contre le capital, pour une indépendance de classe qui, par l’auto-organisation, mette fin au travail salarié et à la division de la société en classes : en définitive, ni plus ni moins qu’une auto-émancipation du prolétariat. Reconnaître la vrai nature de ce combat anticapitaliste et le dégager de toutes les mystifications qu’il a subi sert à restaurer la vérité historique, laquelle montre que les membres du MIL ne furent ni des « cinglés » ni des « pauvres types », mais des révolutionnaires dont les objectifs de lutte ne sont toujours pas atteints.

Sergi Rosés Cordovilla, auteur de El MIL : una historia política, Barcelone, Alikornio, 2002. [Le MIL : une histoire politique] TAJUELO Telesforo, El Movimiento Ibérico de Liberación, Salvador Puig Antich y los grupos de Acción Revolucionaria Internacionalista : teoría y práctica, 1969-1976, París, Ruedo Ibérico, 1977. [Le Mouvement Ibérique de Libération, Salvador Puig Antich et les groupes d’Action Révolutionnaire Internationnaliste : théorie et pratique, 1969-1976]. “TOLOSA Carlota”, La torna de la torna : Salvador Puig Antich i el MIL. Prologue de Ramon Barnils, Barcelone, Empúries, 1999 (1ª ed. en 1985). TÉLLEZ SOLÁ Antonio, El MIL y Puig Antich, Barcelone, Virus, 1994. Las 1000 y una del 1000, Barcelona, Ateneus Llibertaris del Barcelonès ; Colectivo Autónomo de Trabajadores S/O del Besòs, Dones Vipera Aspis, 1984. [Les mille et une du MIL]. “CORTADE André”, Le 1000 : histoire désordonnée du MIL, Barcelone 1967-1974, Paris, Dérive 17, 1985. Les premières Commissions Ouvrières (CC.OO.) naissent pendant les grèves des mineurs asturiens en 1962, se développent pendant les années 60 dans tout le mouvement ouvrier espagnol. Après de nombreuses luttes internes, le PCE parviendra à prendre leur contrôle à la fin de cette décennie, et en fera son syndicat. Le parti communiste officiel en Catalogne, “frère” du PCE. Parti Communiste d’Espagne (international) scission stalinienne du PSUC. Jean Barrot est le pseudonyme de Gilles Dauvé. Les dernières années du franquisme, au contraire de ce qu’affirment certains discours historiques et politiques, connurent une répression politique et sociale particulièrement dure, avec mort d’hommes, non seulement au cours d’affrontements armés ou au cours d’exécutions (fusillades, garrot) –comme Puig Antich et les fusillés du FRAP et de l’ETA en 1975 – mais aussi au cours de grèves et de manifestations comme les ouvriers tués dans les grèves de l’usine SEAT et de la centrale thermique de Besòs, dans la province de Barcelone, ceux de El Ferrol, Grenade, etc. Durant ces années le renvoi des conflits sociaux devant les tribunaux militaires (conseils de guerre) sera chose courante. Bultaco était une des fabriques de motocyclettes les plus importantes d’Espagne. Marinus Van der Lubbe est ce jeune Hollandais qui incendia le Reichstag en février 1933. Voir la note de lecture sur ses Carnets de route de l’incendiaire du Reichstag, Paris, Editions Verticales/Le Seuil, 2003, Dissidences, n° 14-15, octobre 2003/janvier 2004, p. 119-120. L’analyse et la critique faite en 1974 par Jean Barrot à propos du MIL est toujours une des plus lucides. Il est le premier à avoir remarqué que l’auto-dissolution « était plus une mesure organisationnelle qu’un changement de pratique », Violence et solidarité révolutionnaires : les procès des communistes de Barcelone, Paris, Éditions de l’oubli, 1974. Enfermé pendant des années dans les conditions extrêmes des prisons de haute sécurité, Jean-Marc Rouillan lutte encore pour ses droits et a mené plusieurs grèves de la faim. Après celle de décembre 2000 à janvier 2001, il a obtenu son transfert de la prison de haute sécurité de Lannemezan à celle d’Arles. Son expérience de la vie en prison se retrouve dans Je hais les matins, Paris, Denoël, 2001, où il évoque aussi des moments de son passage au MIL. Salvador Puig Antich a été blessé et arrêté lors d’un échange de coups de feu avec la police en septembre 1973. Condamné à la peine capitale pour la mort d’un policier au cours de cette arrestation et assassiné légalement par le « vil garrot » en mars 1974. Oriol Solé Sugranyes avait été arrêté dix jours avant Puig Antich après un hold-up raté et condamné à 48 ans de prison en 1974. Il s’enfuit en avril 1976 lors de la fameuse « évasion de Ségovie » organisée par l’ETA (politico-militaire) et est tué le lendemain par la Garde Civile dans les montagnes de Navarre, près de la frontière.


Une ébauche de l’histoire du MIL