SOMMAIRE | Bibliographie et cinématographie


vendredi 22 juin 2007

De mémoire (1), par Jann-Marc Rouillan
Les jours du début : un automne 1970 à Toulouse

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de mémo © Agone, 2007.

— 16 — Nous formions un groupe d’appui à l’organisation basque mais, peu à peu, nous nous en sentions tout autant autonomes. Oriol clarifia la situation en proposant que nous préparions notre propre structure armée. Il imprimait déjà le sigle «  » sur fond d’un rang noir de cinq fusils ; une illustration inspirée de la revue cubaine Tricontinental. « MIL*, Movimiento Ibérico de Liberación »… Au début, nous n’emploierons que le seul nom de « Commando   », que nous expliciterons ensuite, quand nous nous serons développés. L’important résidait dans l’existence d’un groupe armé et l’ouverture d’un front en Catalogne. Les cadres d’ETA approuvèrent cette démarche, proposant de nous fournir des moyens logistiques.

Parler de guérilla incendia nos esprits. Et puis, « ibérique  », ce n’était ni catalan ni espagnol et ça rappelait tant la vieille FAI et surtout le DRIL*, un groupe armé antifranquiste du début des années . Oriol comptait sur ses propres contacts à l’Intérieur. Déjà, il était pressé de nous amener à Barcelone. De mon côté, j’apportais les quelques armes de Vive la Commune et l’engagement d’une dizaine de camarades toulousains. Mais les autres locataires de la cité Maurice-Sarraut appréciaient peu nos préparatifs de guerre. Calsapeu et les camarades proches d’Oriol depuis son arrivée à Toulouse – ceux impliqués dans les travaux d’impression pour les groupes de Catalogne – n’exprimaient aucune volonté de s’engager davantage.

Déjà, ils suivaient nos exploits en spectateurs. Avec les groupuscules locaux, les ponts furent également coupés. Les mots n’étaient même plus des mots mais des onomatopées, des attitudes, des déguisements de camouflage. Et les discussions idéologiques nous devinrent insupportables. Elles puaient le mensonge et la bonne conscience protestataire. Sans savoir que seuls mes choix m’apportaient ce discernement, je m’en voulais de ne l’avoir pas compris plus tôt.

Du coup, l’embryon de groupe armé se réunissait le plus souvent chez Cricri, rue des Blanchers. Tard dans la nuit, nous discutions de politique et de tactique. Entre nous, les mots de lutte et d’engagement sonnaient cristallins. Avant l’aube, nous enfilions nos blousons et sortions pour la mise en pratique. Comme la plupart d’entre nous, je ne conduisais pas. Alors j’enseignais à Cricri le vol des voitures et lui m’apprenait l’art de la conduite – en Afrique, tout gamin, il pilotait déjà sur les pistes de terre. De son côté, Oriol formait La Carpe. Au début, nous nous entraînions sur des circuits tarabiscotés à travers les parkings de l’Arsenal et de la cité administrative. (Nous en avons froissé pas mal, de carrosseries !) Même si nous partions séparément pour rouler aux quatre coins de la ville, nous finissions par nous retrouver là. D’ailleurs nous y abandonnions les engins au matin – quand ce n’était pas en chemin, lorsque les réservoirs tombaient à sec.

Nous avions jeté notre dévolu sur la  CV Citroën. D’un côté, Bermejo en possédait une, tout à fait légalement, ce qui nous permettait d’avoir à volonté des jeux de plaque et d’accumuler ainsi une dizaine de voitures en doublette – sur le parking de la cité Maurice-Sarrault, nous en rangions en réserve quatre ou cinq de couleurs différentes avec des immatriculations identiques. Et de l’autre, une  CV, ça passait partout… Alors qu’à notre âge, au volant d’une DS, un contrôle était à craindre – et puis, ça faisait trop le fiston dans la voiture à papa. Nous gardions également deux Estafettes disponibles, au cas où. Une dans le box de l’imprimerie et une seconde sur les berges, place de la Daurade, juste en bas de chez Cricri. Ce dernier avait détourné la camionnette de livraison de la société Blédina. Aussi, lors des réunions, notre association de conspirateurs s’est longtemps gavée de petits pots pour bébés. Plus chanceux, Oriol tomba successivement jann-marc rouillan sur le véhicule d’un représentant en vins et spiritueux et sur l’Estafette d’un comité des fêtes chargée jusqu’à la gueule des paniers garnis d’un loto. Quine !

Nous scindions nos interventions nocturnes entre l’apprentissage et les opérations de logistique : il n’y avait plus de place pour les galères de hasard et l’improvisation. Pour le financement, nous avions choisi les boutiques de négriers, antiques prédécesseurs des boîtes d’intérim. Ouvrières et ouvriers y étaient employés à des tâches plus ou moins déclarées et payées en enveloppes discrètes les fins de quinzaine. Parfaitement renseignés par quelques travailleurs occasionnels, nous les pillions la nuit ou pendant la pause de midi. Parfois, l’argent était simplement dissimulé dans le tiroir d’un bureau à peine fermé à clef. Sinon, nous descellions en quelques minutes les coffres muraux et nous les chargions dans une camionnette. Entre nos activités nocturnes et les voyages incessants vers la frontière, nous nous dépensions sans compter. Du coup, nous croulions de fatigue, dormant dans les trains, au fond d’un fauteuil ou sur la moquette accueillante d’un salon. Parfois, au cours d’une discussion, à peine tournionsnous la tête que notre interlocuteur sombrait. Et, tout aussi rapidement, nous nous assoupissions à notre tour. Quand je m’allongeais enfin dans un lit, une main me secouait vite. Je devais partir pour Bayonne amener un sac ou assurer un rendez-vous de sécurité à Perpignan avec deux camarades montés de Barcelone.

Une nuit, très tard, alors que nous sortions de chez un négrier de la rue de la Pomme, lourds du coffre péniblement arraché au mur de brique, nous prîmes directement la route, direction Perpignan, pour une énième réunion. Lors d’une halte dans un endroit discret, nous avions sué sang et eau pour découper la tirelire au burin et au marteau. Épuisés, Oriol et moi nous nous sommes endormis dès que la voiture retourna sur la nationale. Au volant, Bermejo nous imita quelques kilomètres plus loin. La voiture fit trois tonneaux sur le bitume avant d’atterrir dans les labours. Par miracle, nous en sortîmes indemnes. En compagnie d’Oriol, nous courions après les enveloppes des payes semées dans la boue du champ et sur la chaussée. Encore choqué, Bermejo expliquait à grands gestes à un camionneur venu à notre secours qu’il suffisait de nous aider à pousser sur la route la voiture, réduite à l’état de carcasse informe. Nous comptions repartir ensuite comme si de rien n’était. Finalement, le camionneur nous transporta à Carcassonne, où il nous déposa au pied de la cité illuminée. Le cul du poids lourd disparut à peine sur la route de Narbonne qu’Oriol traversa le boulevard et ouvrit la portière avant d’une  CV. Le temps de fixer les plaques, arrachées en douce à la précédente, de transbahuter nos sacs, et nous poursuivions notre chemin. Désormais, aux voyages à Bayonne s’ajoutaient ceux vers Perpignan, où nous avions loué un appartement et installé une seconde imprimerie clandestine.

À Barcelone, une grève sauvage éclata à l’usine Harry Walker, entreprise de mécanique liée au groupe Solex. Durant plusieurs mois, ce conflit marqua en Catalogne le renouveau de la résistance et de la spontanéité ouvrières. Après avoir lockouté les ateliers, les patrons importèrent des pièces des sites en Italie et en France. Notre groupe fut chargé par le comité de lutte d’aller convaincre les ouvriers milanais et parisiens de bloquer le départ des pièces et de refuser les heures sup destinées à la production catalane. Avec les représentants des syndicats Solex, nous organisions des réunions dans les Bourses du travail un peu partout en France. Souvent, nous aidions au passage clandestin de délégués. Dans nos fameuses  CV, nous trimballions les camarades espagnols, les invitant au restaurant et dans de bons hôtels… C’était l’époque bénie des chèques en peuplier. Un gars des groupes ouvriers que nous retrouvions régulièrement près du Castelet nous demanda un jour d’un ton hésitant : jann-marc rouillan « Botré boituré, éra pas blé y la fois d’abant berté avec oun toit blanc ? Coño, coumbien en abez-bous ? — Autant qu’on en veut », répondit Oriol en souriant. Comprenant enfin, le camarade, qui bossait dans un usine de mécanique auto, engueula Oriol en rigolant. « Me cago en Dios, t’aurais pou mé mettré au parfoum, que je sabouré un pé de mé balader dans ouna boituré bolée ! — Pas volée, réquisitionnée. Elle est réquisitionnée pour la lutte. » En sortant du resto, il s’installa sur la banquette arrière, un cigare au bec. Sans le retirer de la bouche, il s’adressait aux passants. « Ié roulé dans ouna boituré bolée. » Et il grimaçait en articulant : « Ro Ba Da… Bo Lée ! » Ancien combattant de la e division, la « Durruti », le cordonnier posa la mitraillette Sten sur la table du salon. Blanca arrivait de la cuisine. « Oh no ! mé mets pas ça coum ça, posé-la sour les yournals. » Le vieux retira l’engin et sa femme vérifia s’il n’avait pas taché la cotonnade virginale. On lui déplia La Dépêche de la veille. « ¿Una maravilla, no ? Voilà quatre chargeurs et dos cientas balas de nueve milímetros. » Je ne savais pas comment la prendre, et moins encore la démonter. « No té préoccupés, yé bais t’apprrendrré, verras qu’es facile… ¿Cuántas necissitáis ? »

Lors d’une précédente visite, un vieil électricien m’avait raconté comme il fut de l’avant-dernier voyage du guérillero Quico Sabaté*. Capturé vivant et condamné à mort par les militaires, il en avait réchappé par on ne sait quel miracle. Vingt ans plus tard, jour pour jour, il était sorti de prison et, la semaine suivante, arrivé clandestinement à Toulouse. Quelque temps avant cette tragique expédition, ils participaient avec son compère aux préparatifs d’un spectacle antifasciste. Dans les sous-sols, sous la scène du théâtre de la rue du Taur, siège du parti socialiste et de son correspondant espagnol en exil, ils tiraient les fils et autres câblages. Dans la pénombre, à la recherche des origines d’un mauvais branchement, l’un d’eux dégringola au plus profond de la cave et atterrit en vrac au sommet d’un tas de charbon. En se débattant pour se redresser, il trébucha sur l’angle d’une caisse. Il la dégagea et l’ouvrit par curiosité. Elle était pleine à ras bord de mitraillettes. C’est bien connu, nos anciens avaient du sens pratique. À deux sur une moto, ils nettoyèrent la caisse, puis la suivante et encore une autre. En début de soirée, il avait vidé le stock des socialos jusqu’à son ultime balle. « Bah dépouis quinz’ans qué ne sabent pas qué n’en foutre, ils régrétéront pas ! » La détonation résonna le long de la barre de béton. Devant moi, Cricri baissa la tête. « On nous allume ! » Nous nous étions jetés derrière une rangée de véhicules garés sur le parking. « Qui ? » Accroupi, je scrutai le haut de l’immeuble nous surplombant et les cages d’escaliers plongées dans le noir. « Je ne vois rien… À trois on y va… » En quelques enjambées, nous rejoignîmes le hall et l’escalier. Une seule balle nous accompagna. Son écho se perdit en contrebas de la ZUP de Bayonne. Un appartement dans les étages de ce bâtiment nous servait depuis quelques mois de lieux de rendez-vous avec la direction d’ETA. Il ressemblait tant à nos logements d’alors. Quelques matelas de mousse sur le sol, deux tréteaux et une porte couchée dessus en guise de table, un vieux frigidaire, deux ou trois machines à écrire, des meubles des années  achetés d’occasion ou refilés par des parents, une guitare, des piles de livres, un désordre de revues.

La Sexta était secouée de combats fratricides depuis plusieurs semaines. De nombreux camarades rejoignaient la Quinta parce que l’organisation abandonnait la lutte armée et se rapprochait de la IVe Internationale et de la Ligue communiste. Les désaffections individuelles grignotaient les forces. Une tendance regroupant les opposants finit par se former. Elle prit le nom de « Barruluntz ». Les Toulousains, nous avions pris le parti de cette dernière. À peine avions-nous frappé à la porte qu’une voix hurla derrière le bois. « ¿Quién es ? — Los de Tolosa. » L’immense corridor était plongé dans le noir. Une main experte avait dû saboter les néons. L’idée d’être pris entre deux feux ne nous enchantait guère. — Quién ? Di tu nombre o disparo. — Soy yo, Sebas. » La porte s’entrouvrit. Derrière son fusil, Txus prenait en enfilade le couloir et l’embrasure de l’entrée. « Pasa, pasa… de prisa. » Dans notre dos, un camarade armé d’un second fusil barricada la porte en poussant un lourd meuble de bois sombre. Txus s’avança avec un large sourire. « Les trotskos nous font la guerre pour récupérer les armes et l’imprenta (« L’imprimerie », en castillan. [nde]) . Ils vous ont tiré dessus ? — Oui ! (Cricri rigola.) Vous avez entendu ce follón !(Ce « bordel », en castillan. [nde])

— Le tireur devait bien nous connaître pour nous identifier dans la pénombre… » Les deux camarades armés prononcèrent quelques noms. Comment savoir ? Nous n’avions rien vu.

« Ah ça, pour tirer sur des camarades désarmés, ils sont forts, mais quand il s’agit d’affronter la Guardia Civil, ils jurent leurs grands dieux que la violence est une erreur politique. » Celui qui venait de parler grattait une guitare, assis par terre, entre le mur et le lit. Voilà comment je découvris Imanol, le chanteur emblématique du Pays basque depuis la fin des années . « Ils claironnent qu’ils arrêtent la lutte armée et ils sont prêts à tuer pour récupérer nos armes. » Txus haussa les épaules en posant le fusil sur la table, près de la cafetière.

Après le repas, Imanol chanta. Malgré le froid, Txus prit soin d’ouvrir en grand les fenêtres pour que ceux d’en bas nous entendent boire, rire et reprendre en chœur les refrains. Au petit matin, nous quittâmes les lieux précédés d’un camarade armé. Au cours des premières rencontres avec les représentants des noyaux ouvriers de Barcelone, l’objectif initial se dessina. Face à la censure et aux difficultés, voire à l’interdiction pure et simple d’obtenir du matériel d’impression, nous les doterions de petites imprimeries autonomes. Une machine IBM, un offset de bureau et les fournitures correspondantes, le tout transporté par la montagne ou livré dans le Roussillon si les camarades possédaient leur propre réseau de passage de frontières. Après deux ou trois nouvelles opérations de récupération de matériel d’imprimerie, nous avions accumulé cinq ou six équipements complets en plus des deux que nous utilisions régulièrement. Au début, nous ne fournissions que les diverses tendances de l’autonomie ouvrière issues des Commissions ouvrières-Plateforma*, mais nous avons bientôt alimenté, sans sectarisme, d’autres organisations de résistance, Catalans révolutionnaires ou maos.

Enfin nous étions prêts pour notre première véritable expédition à Barcelone. Dans l’appartement de Maurice- Sarraut, nous buvions un café noir. — Maintenant, c’est parti… Il n’y aura pas de retour en arrière. Oriol ne croyait pas si bien dire. Je co-signais d’un simple mouvement de tête. Les mots étaient devenus inutiles et toute explication superflue. Nous étions calmes et sereins. Comme si la guerre à venir apaisait la fausse excitation de la protestation orpheline. Tôt le lendemain, je poussai le portail du pavillon. Henry se levait à peine. Il déjeunait seul à la table de la cuisine, parcourant d’un œil la brochure militante posée devant lui. La Carpe dormait dans la pièce d’à côté avec sa fugueuse. Tout semblait comme auparavant. Mais l’évidence me serrait la gorge : je n’étais plus concerné. Le camarade me servit un bol de café et je m’assis en face de lui. J’expliquai sans ambages qu’il devait me trouver un successeur. Je passais en Espagne. L’ambiance s’alourdit jusqu’à ce qu’apparaisse la lycéenne en petite tenue. Devant l’évier, elle entreprit de faire sa toilette. Henry me jeta un regard complice. Attiré par notre conversation, La Carpe s’étirait sur le pas de la porte. « Ça y est, tu pars ? — Demain. » Mon ami baissa la tête. « Pour le moment, tu comprends… » Il jeta un regard vers la baigneuse, toute à ses ablutions. « Je sais… » En guise de conclusion, j’ajoutai : « Dans un mois ou deux, peut-être ? Je viendrai aux nouvelles. » Visiblement très ému, Henry me serra contre lui sur le pas de la porte. La Carpe m’accompagna jusqu’au portail. « Fais gaffe à toi, petit frère. » Et il m’embrassa sur les joues comme on embrasse un membre de sa famille plutôt qu’un camarade.

Quand, au bout de la rue, je me suis retourné, il s’était avancé au milieu de la chaussée et me lança de la main un dernier salut.

La Cerdagne sommeillait sous un pesant édredon de brume. Sur la terre noire, le jusant des neiges abandonnait des touffes d’herbe jaunie, pareilles au duvet d’un jeune animal n’ayant pas achevé sa mue. Et l’horizon s’avoisinait à la tristesse de l’incertain. De maigres giboulées de flocons indécis brouillaient l’air en tournoyant tel un essaim d’insectes affolés. Blotties et sagement couchées l’une contre l’autre, les fermes aux pelages de loup s’assemblaient comme une meute au repos. Emmitouflé jusqu’aux yeux dans un anorak vert, Oriol guettait l’entrée du chemin et la guérite des douaniers. Transi, je me recroquevillais sur le siège arrière de la  CV. Depuis que Bermejo avait coupé le moteur, le froid nous était tombé dessus. Une bise glacée sifflait sur les ruelles étroites. De lourdes fumées s’accrochaient pourtant aux toits de lauses. Le temps qu’une bourrasque les chasse au ras des haies, dont les branches noires et nues les déchiraient au passage. Le long des granges, les abreuvoirs de pierre se taisaient, l’eau vive ne fredonnait plus. Derrière la placette, le clocher sonna midi. Longtemps Oriol resta dressé au croisement de la route, dissimulé à l’angle d’un muret de pierres grises. Quelques mètres devant lui, l’asphalte s’interrompait pour laisser place à un chemin de terre se rétrécissant jusqu’à devenir un sentier à flanc de colline avant d’entrer dans un bois de hêtres.

Du revers de la main, je frottai la buée du coin de vitre. Enfin, Oriol revenait vers nous en pressant le pas. À son signe de tête, je compris que la voie était libre et descendis de voiture. À l’arrière, Bermejo nous aida à arrimer les lourds sacs à dos. Sous la charge, mes genoux fléchirent et je recouvrai avec difficulté mon équilibre. Pas un mot, ni un signal. Mais d’un même pas nous sommes partis comme des coolies. Le front baissé, nous avons tout de suite pressé l’allure. Dans notre dos, le moteur de la Citroën ronchonnait à la manœuvre. Puis son ronflement s’atténua et disparut. Parvenus sur le sentier de terre gelée, essoufflés, nous crachions des geysers de buée. J’essayais de m’habituer au poids du sac et à la marche forcée. Sur la droite, un talus se dressait, surmonté d’une couronne sombre d’arbres fantomatiques. À gauche, la pente douce entrait timidement dans le brouillard. Nous nous éloignions du village et le voisinage des hommes s’évanouissait. La brume s’épaississait. Le sentier lui-même se perdait à quelques mètres devant nous. Et nous disparaissions derrière nos pesants bagages. Toute halte était interdite. Nous tenions le rythme tyrannique. Mes yeux fixaient le sac qui se balançait deux mètres devant moi et cachait presque entièrement mon compagnon. Seules ses jambes s’agitaient, et sa silhouette, raide et en perpétuel déséquilibre, évoquait un géant de carnaval. Un silence inquiétant nous entourait. Sur nos gardes, nous étions à l’écoute du moindre bruit. Seuls le crissement des cuirs, le froissement des tissus et nos souffles syncopés troublaient les alentours. Les sangles me blessaient le cou et coupaient les muscles tétanisés de mes épaules. Je ne cherchais plus à éviter les plaques de neige ou la glace des ornières. Mes chaussures coupaient au plus court, au plus vite. Nous nous pressions depuis une bonne demi-heure. Une éternité. Soudain, le sentier déclina vers le creux de la combe. Oriol se retourna et renouvela le signe du silence, un doigt dressé devant la bouche. Nous approchions. Un seul mot nous trahirait. Notre marche se ralentit. Elle s’allégeait dans l’inclinaison, comme si nous avancions sur la pointe des pieds. Sortie de nulle part, une maison dressa son dos nu. Puis la brume accoucha d’une habitation trapue. Enfin apparurent les murs épais d’un jardin et, plus loin, la rue d’un village. Sur la façade, à l’angle du chemin, je lus, fichée au-dessus d’une porte basse, une plaque de faïence bleue nuit : « Teléfonos ». Nous traversâmes un carrefour désert. Un étroit passage s’ouvrait face à nous. Au bout, derrière une haie, une route couleur de cendres et de boue. À l’abri, dissimulé le long d’une grange, un véhicule nous attendait. Son moteur ronronnait, à peine audible. Un bras nous héla. Et une voix souffla. « De prisa, de prisa… »« Vite, vite… », en castillan. [nde]

Le temps de jeter les sacs dans le coffre et nous démarrions. Je retirai le pistolet de ma ceinture. Au bout de mes doigts glacés, je sentis son métal tiédi à la température de mon corps. Sur le siège, je le gardai serré le long de ma cuisse. Nous y étions. L’instant tant attendu. Les secondes fuyaient goutte à goutte. L’instant saignait à blanc. C’était donc ça la conscience de l’hémorragie du temps. Vivre totalement et mourir peut-être au prochain virage ou au village suivant. Quelques minutes plus tard, nous roulions déjà sur la comarcal La principale route de la comarca, (territoire administratif de type canton– dénomination aujourd’hui caduque. [nde]) de Puigcerdá en direction du col de Tosses… Et plus loin, Barcelone.

© Agone, 2007.